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Recherchés! 500 000 Canadiens pour la Grande Guerre

Desmond Morton, Université McGill

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Introduction:

Pourquoi des hommes s'enrôlaient-ils dans le Corps expéditionnaire canadien (CEC) - quelles stratégies les recruteurs utilisaient-ils pour les convaincre? En avril 1915, au lendemain de la bataille d'Ypres où 6 000 Canadiens sont tués ou blessés, personne ne peut plus prétendre que la guerre en France sera une affaire de courte durée. Au cours des douze mois qui suivront, près de 350 000 hommes canadiens (sur une population d'environ 4 millions d'hommes) endosseront l'uniforme kaki et partiront au combat. Brillamment orchestrée par le Canadien sir Max Aitken, un magnat de la presse établi en Grande-Bretagne, la propagande canadienne parviendra à persuader ses contemporains et les générations subséquentes que les soldats canadiens se sont battus avec courage et brio. Cependant, comme toujours, la vérité n'est pas aussi simple.


ANC-PA22739
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Photographie
Revue de fourbi, 11e Bataillon, Valcartier, Québec
Septembre 1914, 20e siècle
ANC-PA22739
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Voici des volontaires de Winnipeg et de la Saskatchewan, en cours d'entraînement à Valcartier, qui attendent une « revue de détail » en un chaud samedi matin. Leurs officiers rapporteront que la plupart des hommes portent la casquette et le pantalon militaires, quelques-uns ont une veste et un homme arbore un chapeau melon. On ne voit aucun signe de fusils ni d'autres armes. La guerre se déroule très loin de là et les hostilités pourraient prendre fin d'ici Noël. De fait, à peine quelques mois plus tard, en avril, 6 000 hommes comme ceux-ci auront été tués, blessés ou gazés à la bataille d'Ypres. La guerre n'était pas une aventure; elle n'avait rien d'amusant ni de facile.

Quoi:

À l'instar d'autres Canadiens, les soldats de la guerre de 1914-1918 ne portaient pas des vêtements légers par temps chaud. Leurs pantalons en serge de laine et leurs chemises à manches longues en flanelle épaisse étaient une concession au temps chaud, puisque les militaires ne portaient pas leurs tuniques de serge de laine.

Où:

Ces soldats sont cantonnés sur une plaine sableuse et poussiéreuse à Valcartier à l'extérieur de la ville de Québec. Cet emplacement avait été choisi avant la guerre comme terrain d'entraînement pour la milice parce que Valcartier était situé à proximité du principal port maritime de passagers canadien, et pourrait servir de base de mobilisation pour les guerres à venir.

Quand:

La photographie a été prise par un photographe anonyme en septembre 1914.

Qui:

Ce sont des soldats du 11e bataillon provisoire du Corps expéditionnaire canadien, composé presque en proportions égales de soldats de Winnipeg et de Regina, Moose Jaw, Saskatoon et Prince Albert en Saskatchewan. Plusieurs de ces hommes avaient récemment émigré d'Angleterre.

MP-1987.34.7
© Musée McCord
Affiche
Le Canada, pays de l'avenir, affiche, Ont., 1910
Essex County Chronicle
1910, 19e siècle
22 x 14 cm
MP-1987.34.7
© Musée McCord

Clefs de l'histoire:

Durant la première décennie du XXe siècle, le Canada investit énormément pour relier l'Ouest aux ports maritimes de l'Est. Trois chemins de fer transcontinentaux traversent les paysages déserts de l'Ontario et franchissent les Rocheuses sur des voies distinctes. L'agriculture génère la majeure partie des exportations canadiennes et les trains de transport de marchandises doivent rembourser leurs investisseurs. Si le pays a besoin de cultivateurs expérimentés, les habitants d'origine britannique tiennent à préserver leur identité qui, selon certains, est menacée par l'afflux d'immigrants de l'Europe de l'Est. À vrai dire, la plupart des Canadiens montrent une préférence pour les gens qui leur ressemblent, en particulier les nouveaux-venus originaires de l'Angleterre. Les autres immigrants européens sont tolérés, mais peu de Français sont disposés à quitter leur douce France pour le grand froid canadien. L'Angleterre offrant une perspective beaucoup plus prometteuse, le gouvernement paie des conférenciers pour faire la tournée des villages de campagne afin de recruter des fils de fermiers insatisfaits de la vie qui les attend dans les « vieux pays ». La stratégie fonctionne. C'est par dizaines de milliers qu'ils plient bagage et s'embarquent à destination du Canada.

Toutefois, la prospérité promise n'est pas au rendez-vous, même en 1910. En 1912, le Canada est en proie à une crise économique qui durera jusqu'en 1915. La sécheresse et d'autres misères affligent les cultivateurs des Prairies. En 1914, une grande partie de la récolte de blé est perdue. Le Canada est devenu synonyme de pauvreté et d'amère désillusion. Lorsque la guerre éclate, l'enrôlement offre la promesse d'un emploi et d'un voyage gratuit en Angleterre, la mère patrie. À cela s'ajoute le sentiment d'accomplir son devoir patriotique. Sept soldats sur dix du premier contingent sont britanniques de naissance; beaucoup d'entre eux ont immigré récemment. Même à la fin de la guerre, la moitié des membres du CEC sont de souche britannique, contre 15 % des forces impériales australiennes.

Quoi:

Ce dépliant a été distribué dans le petit village anglais de Writtle dans le cadre d'une campagne systématique visant à attirer des immigrants agricoles au Canada.

Où:

Writtle, dans l'Essex, est un petit village rural de l'est de l'Angleterre, non loin de Londres, où les agents d'immigration comptent attirer des fils de fermiers en leur faisant miroiter la perspective de posséder des terres au Canada. Une proportion plus importante d'immigrants britanniques proviennent des villes et des municipalités, apportant avec eux des compétences urbaines également rares au Canada.

Quand:

Cette conférence, à la fin de 1910, coïncide avec la fin de l'ère de prospérité des années Laurier; le cycle économique ralentit, l'inflation inquiète les investisseurs et les conflits en Europe semblent vouloir précipiter le continent dans la guerre.

Qui:

H. C. Lee est l'un des nombreux conférenciers rémunérés. Dans ce cas, il est engagé par le chemin de fer Canadien du Nord, l'une de deux nouvelles lignes ferroviaires transcontinentales qui tentent de concurrencer le Canadien Pacifique, qui traverse les Prairies de Toronto à Prince Rupert.

PERS-11
Cet artefact appartient à : Collection privée
Photographie
Cinq soldats canadiens outre-mer
Vers 1917, 20e siècle
PERS-11
Cet artefact appartient à : Collection privée

Clefs de l'histoire:

Dans l'armée, les camarades jouent un rôle capital. Avoir des amis rend le soldat plus courageux. Qui oserait laisser tomber ses amis? Les camarades partagent les difficultés et les dangers et donnent au soldat l'espoir que quelqu'un s'arrêtera pour l'aider s'il est blessé. Cette photographie rappellerait à chacun de ces hommes de précieux souvenirs de guerre. Venus des quatre coins de la planète, ils ont été réunis par la guerre. Après avoir côtoyé ensemble les périls et la mort, ces étrangers sont unis par des liens d'amitié qui rivalisent avec ceux de la famille et du mariage. Après la guerre, les anciens soldats essaieront souvent de renouer ces amitiés dans le cadre d'organisations d'anciens combattants. Ces hommes ont survécu à l'hiver. Bientôt leur régiment, un bataillon des célèbres Royal Highlanders du Canada ou Black Watch de Montréal, s'engageront dans les batailles qui ont conduit à la fin de la Première Guerre mondiale le 11 novembre 1918.

Au terme de la guerre, l'un des hommes photographiés ici sera mort et deux autres auront subi des blessures dont ils garderont les séquelles toute leur vie. L'un deux, Tom Dinesen, recevra la Croix de Victoria, la plus haute distinction de l'Empire britannique décernée pour des actes de bravoure, et sera officier au sein du CEC. Qui est-ce selon vous? Thomas Dinesen était un ingénieur professionnel originaire du Danemark. Sa soeur, Isaak Dinesen, est l'une des romancières du XXe siècle les plus connues. Mécontent des actes posés par les Allemands à l'endroit de son petit pays, Dinesen tente de joindre les rangs de l'armée américaine, mais il est refusé. Le Canada l'accepte et l'envoie à Montréal. Peu de temps après, il s'entraînera en Angleterre, puis partira pour la France. Il sera ainsi au nombre du demi-million d'hommes canadiens qui ont participé à la Grande Guerre.

Quoi:

Les cinq soldats portent l'uniforme des régiments écossais de la Grande-Bretagne en vigueur durant la Première Guerre mondiale : une épaisse tunique en serge de laine boutonnée jusqu'au cou, un kilt au motif black watch, des bottes en cuir et des bandes molletières en laine enroulées depuis le haut de la botte jusqu'au genou. Leurs bérets Balmoral sont décorés d'une plume rouge, l'insigne distinctif des Black Watch en Grande-Bretagne et au Canada. Au XVIIIe siècle, les premiers membres du régiment avaient trempé des plumes dans le sang de leurs ennemis et les avaient portées comme emblème.

Où:

Après avoir survécu à l'hiver 1917-1918, cinq soldats du 42e bataillon du Corps expéditionnaire canadien ont marché jusqu'au village français de Lière et se sont fait prendre en photo par le photographe local.

Quand:

Dans ses mémoires de guerre intitulées Merry Hell, Tom Dinesen date cette photographie du 21 mai 1918. Son bataillon venait tout juste de recevoir ses kilts de couleur sombre, l'uniforme des membres du Royal Highland Regiment of Canada, et même si Dinesen était réticent à l'idée d'avoir à porter le kilt durant les prochains mois de chaleur et de pluie, ses camarades et lui étaient fiers de commémorer cette occasion.

Qui:

Sur les cinq hommes qui apparaissent sur cette photo, seuls deux sortiront intacts de cette année de guerre : Chriss Neilson (en haut, à gauche) qui exploitait une taverne à Winnipeg et Thomas Dinesen (en bas, à droite). Mac McLean et Sam MacDonald (en haut, au centre et à droite) ont été blessés grièvement et Jack Andrews (en bas, à gauche) a été tué d'une balle à la tête.

M24608.34
© Musée McCord
Affiche
L'Empire a besoin d'hommes! (...) Enrôlez-vous maintenant, 1914-1918
Arthur Wardle
1914-1918, 20e siècle
75.1 x 50.8 cm
M24608.34
© Musée McCord

Clefs de l'histoire:

Lorsque le 4 août 1914, l'ultimatum du gouvernement britannique à Berlin expire à minuit, heure de Greenwich, l'ensemble de l'Empire britannique entre automatiquement en guerre contre l'Allemagne. Toutefois, les dominions autonomes peuvent décider de lui apporter ou non leur aide. L'Afrique du Sud sera la seule à même hésiter - mais ces tergiversations dureront assez longtemps pour l'empêcher de figurer dans ce célèbre dessin d'Arthur Wardle. L'Afrique du Sud, un dominion comme les autres, est alors déchirée par une guerre civile puisqu'une faction qui n'a pas oublié la guerre des Boers (1899-1902) se rallie à la colonie allemande voisine du Sud-Ouest africain. Ces groupes seront matés, et l'Afrique du Sud se battra en Afrique et enverra des troupes en France. La présence de l'Inde, représentée ici comme un « lionceau » au même titre que ce qu'on appelle les « dominions blancs », aurait pu soulever une controverse. Or, l'Inde possède une vaste armée professionnelle formée par les Britanniques dont le rôle dans l'effort de guerre britannique sera, durant les premières années de la guerre, plus déterminant que celui de tous les dominions autonomes réunis. Quoi qu'il en soit, l'appui des dominions est important pour la Grande-Bretagne sur le plan émotionnel.

À cette époque, le terme « Canadien » est utilisé couramment par les francophones du Canada pour se désigner eux-mêmes. Certes, beaucoup de Canadiens s'identifient à leur dominion, mais en 1914, la plupart des Canadiens de langue anglaise se seraient dits «Britanniques» et ils comprenaient que cette affiche conçue et imprimée en Grande-Bretagne s'adressait à eux.

Quoi:

Le lion, emblème de la Grande-Bretagne, et quatre de ses lionceaux défient l'Allemagne dans un dessin patriotique de 1914 qui deviendra une affiche de recrutement en 1915.

Où:

Les affiches étaient apposées sur des panneaux et sur les côtés des édifices dans un paysage urbain laissé à l'abandon.

Quand:

L'absence de l'Afrique du Sud permet d'établir la date de la caricature à l'année 1914, mais c'est en 1915 qu'elle sera publiée et utilisée pour le recrutement en Grande-Bretagne, et incluse dans les stocks d'affiches expédiés au Canada.

Qui:

L'Empire fournira à la Grande-Bretagne une large réserve d'hommes qu'on aura essayé d'organiser et d'entraîner avant la guerre. L'Inde, qui n'est pas un dominion mais qui est gouvernée par la Grande-Bretagne, possède une vaste armée professionnelle qui se battra en France durant le premier hiver de la guerre où elle souffrira terriblement du froid. Les troupes indiennes combattront ensuite pour les Britanniques contre la Turquie.

ANC-C68841
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Photographie
« À la guerre », Alberta
1914-1918, 20e siècle
ANC-C68841
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Un million de Canadiens se portent volontaires dans le CEC durant la Première Guerre mondiale. La moitié d'entre eux seront acceptés. Pourquoi sont-ils si nombreux à répondre à l'appel au combat? Peu d'entre eux fondent leur décision sur un unique motif. En 1914 au Canada, un travailleur sur six est au chômage: certains volontaires ont besoin d'un emploi. D'autres ont soif d'aventure ou d'évasion. Beaucoup agissent par devoir. Pour les jeunes hommes, s'enrôler semble la chose à faire en vertu de ce qu'ils ont appris à l'école, à l'église et dans les journaux. Même si le premier contingent a déjà subi des pertes de plus de 6 000 morts et blessés à Ypres en avril 1915 lorsque la majorité d'entre eux s'engagent, ils ont, d'une certaine manière, le sentiment qu'ils reviendront chez eux en sachant qu'ils ont accompli leur devoir pour le Roi et pour la patrie. En ne se portant pas volontaires, ils risquent d'être rongés par la honte le reste de leur vie. Les autres pourraient aussi les considérer comme des lâches.

Quoi:

Pour être recruté, un homme doit être âgé entre 18 et 45 ans, présenter une bonne condition physique, mesurer au moins 5 pi 3 po et avoir un tour de poitrine d'au moins 33 ½ po. Les volontaires qui sont rejetés ont généralement échoué à l'examen médical, ce qui en dit long sur la forme physique des hommes canadiens. Durant la première année de la guerre, une recrue mariée doit avoir la permission de sa femme pour s'enrôler : certains hommes sont renvoyés chez eux lorsqu'ils ne peuvent obtenir l'autorisation de leur épouse. Même si les exigences physiques sont faibles, beaucoup de recrues inaptes seront acceptées. Durant les trois premières années de la guerre, on versera plus de prestations d'invalidité à des hommes qui n'auraient pas dû être recrutés qu'aux soldats blessés au front.

Où:

Le ministère de la Milice confie le recrutement à des régiments de milice ou à des hommes en vue qui espèrent devenir colonels en levant leurs propres bataillons. La perspective pour un volontaire de combattre aux côtés des camarades de sa ville ou de son comté constitue un puissant argument de recrutement.

Quand:

Les bataillons du CEC recrutés en 1915 et en 1916 passent pratiquement toute une année au Canada à s'entraîner et à grossir leurs rangs de volontaires. Durant l'hiver, comme le Canada dispose d'un nombre limité de baraques, on permet souvent aux soldats d'habiter à la maison, mais l'été ils vivent sous la tente dans des camps.

Qui:

Même si la moitié des recrues potentielles s'enrôle, l'autre moitié ne le fait pas. Ces hommes ont aussi leurs raisons, qui vont des lourdes charges familiales à une répugnance à l'égard de cette forme de patriotisme qui attire tant d'autres Canadiens. Pour beaucoup de Canadiens français et pour les immigrants du Centre et de l'Est de l'Europe, cette guerre n'est tout simplement pas la leur. Dans le Québec francophone, les sentiments contre la guerre sont si forts que très peu d'hommes choisissent de se porter volontaires. Par ailleurs, on interdira bientôt aux hommes originaires de pays en guerre contre l'Empire britannique de s'engager.

MA-N10053
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Photographie
Recrues canadiennes au Canada
1915, 20e siècle
MA-N10053
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Un fier peloton de recrues, constitué à la fois de garçons et d'hommes d'âge mûr qui se sont enrôlés en 1915, se fait photographier dans un camp au Manitoba. Les soldats transpirent probablement sous leurs chemises en flanelle et leurs épais pantalons kaki en laine, bien qu'on les ait dispensés de porter leurs tuniques en serge de laine, et ils se protègent la tête avec ces chapeaux de paille souples à larges bords que portent la majorité des cultivateurs des Prairies et les membres de la milice canadienne dans ses camps d'entraînement en temps de paix. On peut voir qu'au moins les hommes au premier rang tiennent chacun un fusil Ross de fabrication canadienne qui, comme on le leur a probablement dit, est l'un des fusils militaires les plus précis utilisés dans le monde. La vie militaire durant l'été était une expérience familière pour les garçons de ferme canadiens, même en temps de paix. Se joindre à la milice pour le camp d'été constituait en effet un bon moyen d'échapper aux corvées familiales pendant quelques semaines et de gagner quelques dollars. Toutefois, l'aventure est cette fois-ci plus extrême que certains de ces hommes ne l'ont imaginé : la moitié d'entre eux ne reviendront pas chez eux vivants. Lorsque viendra le temps de leur trouver des successeurs, une fois les plus enthousiastes partis, l'unité canadienne sera mise à l'épreuve comme jamais auparavant.

Le ministère de la Milice confie le recrutement à des régiments de milice ou à des hommes en vue qui espèrent devenir colonels en levant leurs propres bataillons. La perspective pour un volontaire de combattre aux côtés de ses amis et des citoyens de sa ville ou de son comté constitue un puissant argument de recrutement. Une photographie comme celle-ci envoyée à la maison pour montrer que tous vont bien et sont heureux peut inciter d'autres recrues à s'enrôler.

Quoi:

Un peloton de vingt hommes et de deux instructeurs (en casquette à visière) s'aligne devant un photographe. Pour la plupart, les soldats portent l'uniforme habituel du camp d'été constitué d'une chemise, d'un pantalon, d'un chapeau de paille et de la ceinture réglementaire en toile ou en cuir garnie d'une boucle en forme de serpent. Ils tiennent à la main un fusil Ross.

Où:

La photographie a été prise dans un camp au Manitoba.

Quand:

Des indications sur la photographie révèlent qu'elle a été prise en 1915.

Qui:

Ces hommes sont d'âges et de milieux très divers. Qu'ont-ils en commun? Le fait de s'engager dans le CEC. Les motifs de leur enrôlement sont aussi différents que ne le sont ces hommes.

CTA-721
Cet artefact appartient à : © Archives du Manitoba
Photographie
Sergent recruteur cherchant des volontaires à Toronto
1916, 20e siècle
CTA-721
Cet artefact appartient à : © Archives du Manitoba

Clefs de l'histoire:

Un soldat se tient debout dans une voiture de tourisme décapotée devant l'hôtel de ville de Toronto. Il cherche à convaincre au moins un « homme de bonne volonté » de plus de quitter les rangs de la foule et de s'engager « pour le roi et pour la patrie ». Il s'agit d'une nouvelle méthode de recrutement mobile pour l'un des appels les plus vieux de l'histoire de l'humanité. Pour n'importe quel jeune homme dans cette foule que sa vie familiale ou son travail ennuie et qui éprouve facilement de la honte à l'idée qu'on puisse le soupçonner de lâcheté ou même de timidité, qu'est-ce qui peut égaler une expérience héroïque comme celle-là? L'emploi de sergents recruteurs est l'une des plus anciennes techniques d'enrôlement de l'histoire militaire. À Toronto, en 1916, un soldat qui revient du front est encore un héros qu'on aspire à imiter.

En 1916, le Canada a du mal à remplir l'engagement pris le jour de l'An par le premier ministre de recruter un demi-million de soldats pour la Première Guerre mondiale en Europe. Ce rassemblement s'inscrit dans ces efforts. Toutefois, si l'on observe attentivement la foule, on a peine à y trouver des jeunes hommes admissibles. À l'été de 1916, tout jeune homme désireux de s'engager s'était déjà porté volontaire et n'importe quel jeune qui assistait à une réunion de recrutement avait été refusé plusieurs fois ou était trop fraîchement arrivé de sa campagne pour savoir à quoi rimait ce genre d'attroupement.

Quoi:

En 1914, les volontaires se pressent dans les manèges militaires de la milice pour s'enrôler et c'est sans effort que des bataillons sont formés pour le Corps expéditionnaire canadien. En revanche, à la fin de 1915, il faudra avoir recours à toutes sortes de techniques de recrutement, depuis les affiches, dépliants et annonces publicitaires jusqu'aux concerts de fanfares et défilés. Cette photographie montre une réunion de recrutement au centre-ville de Toronto.

Où:

Il s'agit du square situé devant le deuxième hôtel de ville de Toronto, à l'entrée de Bay Street. Toronto, la ville reine du Canada, arrive au second rang derrière Montréal au chapitre de la population, mais avec plus de 90 % de ses citoyens qui proviennent des îles Britanniques, elle abrite une communauté beaucoup plus homogène. Outre les unités torontoises, beaucoup de bataillons ontariens du CEC espèrent remplir leurs rangs grâces à des recrues de Toronto.

Quand:

Cette photographie a été prise durant l'été 1916.

Qui:

Le recruteur que l'on aperçoit dans la voiture est J. W. Geddes. Son uniforme et sa casquette à visière de fabrication canadienne donnent à penser qu'il n'est peut-être pas un soldat de retour du front, mais tout simplement un brillant orateur. Le maire de Toronto, Tommy Church (en canotier), et le capitaine révérend J. D. Morring attendent leur tour pour apporter des arguments politiques et religieux, tandis qu'un policier torontois en casque blanc surveille la foule, à l'affût d'agitateurs.

OA-S45043339
Cet artefact appartient à : © Archives publiques de l'Ontario
Photographie
Un volontaire autochtone avec ses parents
1914-1918, 20e siècle
OA-S45043339
Cet artefact appartient à : © Archives publiques de l'Ontario

Clefs de l'histoire:

En 1914, personne ne prétend que les Autochtones sont des citoyens égaux aux autres habitants du Canada ni même qu'ils constituent des Premières nations dont les revendications particulières sont légitimes. Néanmoins, les exploits militaires des guerriers autochtones en font des recrues très recherchées. Les chefs autochtones ont à cet égard des sentiments mitigés. Selon eux, les nations autochtones sont de par leurs traités des alliés du roi britannique. Si ce dernier souhaite obtenir leur appui dans sa guerre contre l'Allemagne, il devrait le leur demander directement et non passer par l'intermédiaire d'un agent des Indiens qui se donne de l'importance et qui ne fait que causer de l'interférence. Au début, Ottawa hésite à perturber la vie dans les réserves où ils espèrent faire des Autochtones des agriculteurs paisibles et productifs, mais le recrutement pour le CEC prend bientôt le dessus sur tout le reste. Tout en se demandant si les Allemands accorderont aux prisonniers autochtones la protection des conventions de La Haye, les autorités ne se laissent pas arrêter par ces appréhensions et ils encouragent l'enrôlement volontaire. Peut-on penser à une meilleure publicité pour l'Empire et pour la politique canadienne à l'endroit des Autochtones que l'enrôlement d'habiles éclaireurs et tireurs d'élite autochtones qui terrorisent l'ennemi allemand?

Le surintendant général des Affaires indiennes, le poète Duncan Campbell Scott, exhorte ses agents responsables à promouvoir un esprit patriotique au sein des populations autochtones et il consigne toute information probante dans ses rapports annuels. Il est facile d'attirer les jeunes Autochtones, confrontés à la pauvreté et au profond ennui qui règnent dans les réserves. La mort du descendant de Joseph Brant, un officier du CEC à Ypres en 1915, persuadera les six nations iroquoises de boycotter l'effort de guerre, mais cette règle sera difficile à faire respecter. Sur certaines réserves, la désapprobation des aînés et des familles freine les hommes, mais des milliers d'Autochtones s'enrôleront tout de même. À l'instar d'autres Canadiens, ils sont rétifs à la discipline, notamment au refus par l'armée des objets en peau de daim, des amulettes et des breloques et à l'importance que les militaires attachent à l'uniforme et à l'ordre. Conformément aux stéréotypes, les soldats autochtones excellent aux avant-postes et comme tireurs d'élite, des fonctions où la supervision est à son minimum. Frank Pegahmabow attribue ses trois Médailles militaires et ses 368 victimes allemandes à la trousse médicinale qu'il a réussi à transporter avec lui durant toute la guerre.

Quoi:

Comme les autres parents, les aînés autochtones sont partagés entre la fierté qu'ils éprouvent à l'égard du choix viril de leur fils et leur propre inquiétude à l'idée de perdre leur enfant pour toujours. Le jeune homme sait qu'il partira pour un monde inconnu où ses ennemis ne se limiteront pas aux Allemands.

Où:

La photographie ne fournit aucun détail sur le nom de ses sujets ni sur le lieu où ils se trouvent.

Quand:

La photographie ne donne aucune indication de date.

Qui:

Ce soldat autochtone inconnu se tient avec ses parents âgés à l'extérieur de la maison de l'agent des Indiens, sur sa réserve du nord de l'Ontario.

ANC-C95746
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Affiche
Vas-y! C'est ton devoir mon garçon : enrôle-toi dès aujourd'hui
1915, 20e siècle
ANC-C95746
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Les Britanniques croyaient qu'ils pourraient constituer leur armée uniquement au moyen des volontaires puisqu'ils l'avaient toujours fait. La conscription était une institution de l'Europe continentale. Un comité parlementaire de recrutement soutiendra les efforts locaux en commanditant la conception et la publication d'affiches à cet effet. Celle-ci, qui met en scène une mère de la classe ouvrière rappelant à son fils son devoir patriotique, est caractéristique d'un grand nombre de ces appels au combat, et près de un million de jeunes hommes prendront d'assaut les centres de recrutement, favorisant par le fait même une expansion inégalée de l'armée britannique.

Toutefois, les pertes britanniques sur le front ouest en 1914 et en 1915 sont énormes et le volontariat, bien que populaire, a ses limites. Les demandes d'une économie de guerre font monter les salaires et attirent les travailleurs loin des centres de recrutement. Au milieu de l'année 1915, l'hostilité de la population à l'égard de ceux qu'on appelle les « tire-au-flanc » pousse le gouvernement britannique à envisager la conscription des jeunes célibataires. De l'autre côté de l'Atlantique, le Canada parvient toujours à recruter des milliers de volontaires pour son armée beaucoup plus réduite, mais l'expérience britannique incite les autorités à être prudentes.

Quoi:

En 1915, une mère veuve en Grande-Bretagne ou au Canada dépend souvent des revenus de son fils, puisque peu d'hommes qui travaillent gagnent assez d'argent pour garantir la sécurité financière de leur famille après leur mort. Le fait d'inciter son fils à « devenir soldat » menace une femme d'insécurité économique et est la preuve, à n'en pas douter, d'un grand patriotisme.

Où:

À l'instar de leurs homologues britanniques, les Canadiens, en 1915, ont l'habitude qu'on leur rappelle leur devoir et, en temps de guerre, ils savent très bien ce à quoi on les convie lorsqu'on leur dit « JOIN TODAY » (ENGAGEZ-VOUS AUJOURD'HUI).

Quand:

Cette affiche de la Ligue parlementaire de recrutement sera distribuée en 1915; on enverra des exemplaires au Canada à utiliser dans un environnement différent.

Qui:

Une mère serait-elle encline à pousser son fils à sacrifier sa vie pour s'enrôler dans l'armée? Une affiche de recrutement en appelle à son patriotisme - et à celui de son fils. Tel est leur devoir - à lui et à elle.

ANC-C42420
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Affiche
Enrôlez-vous!
1916, 20e siècle
ANC-C42420
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Une large part du recrutement pour le Corps expéditionnaire canadien se fait par enrôlement spontané. Près de un million de Canadiens se portent volontaires, certains n'hésitant pas à se présenter à plusieurs reprises. Les unités locales de la milice rivalisent entre elles pour constituer des bataillons d'un millier d'hommes. Plus tard, des citoyens ambitieux proposent leurs services comme colonels. À l'échelle locale, des fonds sont recueillis pour la publicité et pour l'achat de mitrailleuses ou de cuisines de campagne. Le ministre de la Milice, sir Sam Hughes, prend grand plaisir à voir le climat qui règne : cela prouve que les Canadiens sont aussi loyaux à l'Empire qu'il ne l'est lui-même. Après avril 1915 et les 6 000 morts et blessés à Ypres, personne ne peut plus prétendre que la guerre sera une affaire de courte durée. Néanmoins, après cette tragédie, près de 350 000 hommes (sur une population de seulement 4 millions d'hommes) se portent volontaires pour aller combattre. Nombre d'entre eux partagent les sentiments exprimés par cette affiche. Un nouvel objectif de recrutement de 150 000 hommes, fixé au début de 1915, sera augmenté à 250 000 hommes en octobre. Par la suite, dans son message du Nouvel An de 1916, sir Robert Borden s'engage à fournir un demi-million de soldats canadiens à l'Empire britannique.

Une brillante propagande, orchestrée par le Canadien sir Max Aitken, un député conservateur et magnat de la presse établi en Grande-Bretagne, parviendra à persuader ses contemporains et les générations subséquentes que les soldats canadiens ont excellé à Ypres. Même après avoir perdu la moitié de ses hommes et beaucoup de terrain à la suite des attaques au gaz toxique et des bombardements intenses des Allemands, sir John French, le commandant britannique, fait les louanges des Canadiens inexpérimentés et leur dit qu'ils ont « sauvé la situation ». D'aucuns seront plus critiques, mais ce commentaire positif suscitera une grande fierté au Canada. L'affiche mise sur ce sentiment de fierté présent chez les Canadiens après leurs premières batailles du XXe siècle.

Quoi:

Cette affiche énumère fièrement les noms des batailles que les Canadiens ont déjà rendu célèbres à la fin d'avril 1915 et elle invite les volontaires à ajouter d'autres noms à cette liste.

Où:

Un esprit cynique pourrait faire remarquer que les Canadiens n'ont jamais même été vus dans les environs de Langemarck, qu'ils ont perdu le village de Saint-Julien, qu'ils ont subi des pertes supplémentaires de 2 468 morts et blessés dans l'échec désastreux d'une attaque à Festubert les 22 et 23 mai et qu'ils ont perdu encore 366 hommes un mois plus tard dans l'offensive ratée du 15 juin à Givenchy.

Quand:

Les batailles citées sur le drapeau ont eu lieu en avril et en mai 1915. Cette affiche est publiée au début de 1916, quand il devient de plus en plus urgent de recruter des volontaires pour le CEC.

Qui:

L'illustrateur C. J. Patterson met en scène un soldat vêtu de l'uniforme canadien, vraisemblablement un ancien combattant des batailles d'Ypres en avril et en mai 1915, qui invite des recrues à ajouter d'autres noms à la noble histoire de leur pays.

ANC-C116588
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Affiche
Recrues demandées pour service outre-mer
1916, 20e siècle
ANC-C116588
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Jusqu'en 1917, le gouvernement persiste à dire que le recrutement pour le Corps expéditionnaire canadien se fera par un engagement si spontané que l'État n'aura pas à assigner une organisation ni des fonds à cette fin. Québec fera exception à la règle. En 1916, Ottawa nomme à contrecoeur un chef du recrutement, le colonel Arthur Mignault, et dégage des sommes pour le personnel et la publicité. Dirigeant les opérations sous le couvert d'un comité de bénévoles, Mignault entreprend une tâche ingrate qui se révélera sans espoir. Les cyniques pourraient alléguer que le slogan de l'affiche, « Le Canada fait appel au patriotisme de ses fils », est démenti par le matérialisme manifeste des autres indications qui y figurent, soit le solde et les avantages attachés à l'enrôlement. Il convient de souligner, cependant, que les recrues du Canada anglais étaient tout aussi avides de ce type d'information.

À titre de simple soldat, un militaire gagne quotidiennement 1 $ à laquelle s'ajoute une indemnité de 10 cents, pour un total de 33 $ par mois. Il peut envoyer une allocation militaire de 20 $ par mois à sa femme ou à sa mère veuve à laquelle le Fonds patriotique canadien ajoute encore 10 $ par mois pour elles ainsi que 7,50 $ pour tout enfant de 10 à 15 ans, 4,50 $ pour tout enfant de 5 à 9 ans et 3 $ pour tout enfant de moins de 5 ans. Une famille constituée de deux adultes et trois enfants peut recevoir jusqu'à 78 $. Si le soldat meurt, sa femme ou sa mère veuve peut compter sur une pension mensuelle de 22 $ et sur un montant de 5 $ par mois, par enfant. Nulle part sur l'affiche n'est-il fait mention que la moitié de la solde de base d'un soldat, ou 15 $, doit être versée à sa femme ou à un membre de la famille avant qu'il ne puisse réclamer une allocation militaire.

Quoi:

Cette affiche fournit tous les renseignements pratiques dont a besoin une recrue avant de mettre sa vie entre les mains du CEC. Combien gagnera-t-il et comment subviendra-t-il aux besoins de sa famille? L'information concernant la pension à laquelle peut s'attendre sa famille s'il meurt est inscrite en caractères d'imprimerie beaucoup plus petits. Comparez ce montant à celui du revenu versé au soldat de son vivant.

Où:

Les montants mentionnés pour les avantages familiaux consentis par le Fonds patriotique canadien (FPC) indiquent que cette affiche est réservée au Québec. Les familles de l'Ouest canadien, où le coût de la vie est beaucoup plus élevé, reçoivent des sommes supérieures, les femmes ou les mères veuves obtenant en moyenne 15 à 20 $ par mois. Ces différences sont importantes, parce que la majeure partie des revenus du FPC vient de Montréal, Toronto et d'autres grandes villes de l'Est alors que la Colombie-Britannique et le Manitoba produisent plus de recrues.

Quand:

Les montants de pension indiqués permettent d'établir la date de cette affiche à 1916. En 1919, l'inflation et les pressions démocratiques feront monter les montants de pension de tous les grades au niveau de ceux versés aux lieutenants. En 1920, le Canada verse à ces anciens combattants totalement invalides avec famille les pensions les plus généreuses au monde.

Qui:

Bien que l'on ait tendance à imaginer les soldats comme de jeunes célibataires écervelés, les données compilées après la guerre révéleront que le soldat moyen du CEC se situe au milieu de la vingtaine, qu'il est plus souvent un travailleur qualifié de la ville qu'un cultivateur ou qu'un cowboy. Beaucoup ont des charges familiales à titre de mari ou de père et sont l'unique soutien d'une mère veuve.

OA-S15042
Cet artefact appartient à : © Archives publiques de l'Ontario
Photographie
Acton et son district doivent fournir 100 hommes
Vers 1915, 20e siècle
OA-S15042
Cet artefact appartient à : © Archives publiques de l'Ontario

Clefs de l'histoire:

Voici une des rares photos qui existent sur les activités de recrutement en 1915, quand le gouvernement confie entièrement la tâche de trouver des soldats aux initiatives locales. Le 164e bataillon de Halton s'organise à partir de Milton dans le secteur nord du comté de Halton en Ontario, une zone rurale qui s'étend entre Toronto, Hamilton et Guelph. La majorité de ces affiches sont conçues en Grande-Bretagne sous la gouverne du Parliamentary Committee for Recruiting . Les Britanniques en expédient des centaines de séries au Canada, confiants que les arguments qui ont fonctionné en Grande-Bretagne auront aussi du poids dans une bonne partie du Canada, surtout dans une municipalité comme Acton, en Ontario. Dans les régions rurales, il est plus difficile de trouver des volontaires. Les fermes nécessitent une importante main-d'oeuvre et elles génèrent de faibles revenus. Un fermier a besoin de ses fils pour les durs travaux d'ensemencement, de culture et de récolte, surtout quand la rareté engendrée par la guerre fera monter la demande et les prix. En même temps, les garçons de ferme, habitués à travailler à l'extérieur sans se plaindre, font d'excellents soldats.

Beaucoup d'affiches font la distinction entre les belles paroles et l'action. En 1914, nombreux sont ceux qui promettent de s'enrôler lorsque le besoin s'en fera vraiment sentir ou lorsque leur présent emploi actuel se terminera ou encore après la récolte. À Noël 1914, la guerre n'est toujours pas finie et ces intentions loyales n'ont eu raison ni du Kaiser, ni de la gigantesque société d'armement allemande Krupp ni encore de la Kultur militariste allemande. En vue de recruter un millier de volontaires pour le 164e bataillon, Acton et le secteur environnant se voient assigner un quota de cent volontaires.

Quoi:

Pour réunir les énormes effectifs promis par le Canada pour l'effort de guerre, le ministre de la Milice, sir Sam Hughes, fait appel à l'initiative locale. Les régiments locaux de la milice et les comités de citoyens recueillent des fonds pour la publicité et les installations. Le patriotisme et les pressions exercées par la collectivité permettent de couvrir les coûts et incitent les hommes à s'enrôler. Voilà à quoi ressemble à cette époque une petite ville anglophone de l'Ontario.

Où:

Dans la petite ville rurale d'Acton, dans le nord du comté de Halton, on a transformé une boutique plus ou moins délabrée en un centre de recrutement de fortune pour le dernier bataillon du CEC à lever dans la région.

Quand:

Le 164e bataillon reçoit son autorisation en 1915. À voir l'asphalte mouillé et les traces de neige sur le sol, on peut penser que cette photographie a probablement été prise vers la fin de l'année.

Qui:

Le navrant petit graphique dans la fenêtre résume bien la situation. L'affiche dit « Make This Grow » (Faites monter ce chiffre), mais l'hiver approche et alors que le quota d'Acton est de cent volontaires, seuls dix hommes se sont présentés. Le 164e bataillon ne recrutera que 710 soldats, soit les trois quarts de son objectif.

PERS-08
Cet artefact appartient à : Collection privée
Impression - caricature
Borden, le Canada et l'Empire
1912, 20e siècle
PERS-08
Cet artefact appartient à : Collection privée

Clefs de l'histoire:

Cette caricature conservatrice de 1912 est peut-être injuste à l'égard du chef du Parti libéral, sir Wilfrid Laurier, et préjudiciable à son traité de réciprocité commerciale avec les États-Unis, mais elle donne néanmoins une image fidèle de la façon dont le premier ministre conservateur, Robert Borden, envisage les relations entre la Grande-Bretagne et le Canada. Alors que la caricature tente de convaincre la population que l'accord de réciprocité projeté par Laurier avec les États-Unis risque de conduire à une domination américaine sur Canada, le plan des conservateurs d'augmenter la Marine royale reflète le rôle énergique que joue un Canada en pleine maturité au sein de l'Empire britannique. Borden est fier d'être à la fois Britannique et Canadien. Il sait que le Canada ne possède pas la richesse, le pouvoir ni la force militaire de la Grande-Bretagne, mais il s'attend à ce que le Canada grandisse et accède à l'égalité. Au lieu de développer une Marine canadienne, il propose de verser 8 millions de dollars pour acheter trois cuirassés « dreadnought » à titre de contribution dans la course à la construction navale entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne.

Lorsque la guerre éclate en 1914, Borden organise l'effort de guerre du Canada de manière à pouvoir invoquer le droit à une voix canadienne directe canadienne dans les affaires de l'Empire. À l'avenir, dit-il aux Britanniques en 1915, le Canada et les autres dominions s'attendront à partager les décisions d'entrer en guerre.

Quoi:

Miser sur les craintes des Canadiens à l'égard de la domination américaine se révélera une stratégie payante lors de l'élection générale de 1911. Les libéraux de Laurier dépeignent maintenant les Conservateurs comme des coloniaux assujettis aux désirs de la Grande-Bretagne.

Où:

La métaphore maritime est logique puisque la caricature a pour sujet l'appui des conservateurs à la Marine royale de la Grande-Bretagne par opposition au soutien des libéraux à un accord de réciproque de libre-échange avec un voisin dominateur.

Quand:

Le débat du soutien à la marine s'est joué au Canada en 1912 et s'est terminé seulement lorsqu'un sénat dominé par les libéraux a défait le projet de loi d'aide à la marine dont l'adoption par la Chambre des communes avait été forcée par la première utilisation de la stratégie de clôture.

Qui:

La caricature met en scène deux chaloupes : celle du haut est manoeuvrée par le premier ministre canadien, Robert Borden, et un plus puissant « John Bull » (qui représente ici l'Angleterre), tandis que l'autre montre le chef libéral sir Wilfrid Laurier sous la forme d'une petite fille que domine l'« oncle Sam », le symbole des États-Unis.

ANC-PA28128
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Photographie
Le très honorable Sir Robert Laird Borden, premier ministre du Canada
Mars 1918, 20e siècle
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Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Premier ministre depuis 1911, sir Robert Borden, un Néo-Écossais conservateur, est davantage convaincu que la plupart de ses concitoyens du rapport étroit, loyal et égal que peut avoir le Canada au sein de l'Empire britannique. En 1914, la guerre est l'occasion pour les Canadiens de montrer ce qu'ils sont prêts à faire. Borden se rend enfin en Grande-Bretagne en août 1915. Il est horrifié par ce qu'il voit. Les ministres britanniques sont en vacances, beaucoup d'entre eux sont à la chasse à la grouse en Écosse. Un seul d'entre eux, David Lloyd George, ministre des Munitions, est au travail. Mis à part Lloyd George, en ce temps de guerre, il manque au gouvernement britannique la vertu la plus chère à Borden : « l'ardeur au travail ». Cette attitude se traduit par un gaspillage d'efforts et, ce qui est pire encore, par des jeunes vies sacrifiées inutilement. Il est témoin de ce gâchis, puisqu'il passe chaque minute libre à visiter les hôpitaux où il constate de visu la terrible tragédie humaine qui est en train de se jouer.

Borden ne peut rien dire de la gravité de la situation sans risquer de saper le moral de la population. Que peut-il faire? Il revient au Canada atterré, mais déterminé. Il augmente immédiatement l'engagement du pays à 250 000 soldats, un objectif qui sera facile à atteindre et suscitera peu de réactions. Il ne s'arrête pas là. En 1916, les Britanniques commenceront la conscription. Or, contrairement aux Britanniques, le Canada dispose d'effectifs. Dans son discours du Nouvel An, le 1er janvier 1916, Borden pousse l'effort de guerre du Canada à son point de rupture. Sur une population de seulement huit millions de Canadiens, il promet de recruter un demi-million de soldats. Aucun autre dominion britannique ne pouvait en faire autant!

Quoi:

Les discours patriotiques sont chose facile en 1914, mais Borden croit généralement en ce qu'il dit et il fera tout en son pouvoir pour rencontrer les hommes qui ont souffert durant la guerre, les blessés dans les hôpitaux. Il affirme que ces hommes renforcent sa volonté de poursuivre la guerre jusqu'au bout. Beaucoup d'autres Canadiens perdent tout intérêt à l'égard de la guerre et veulent la voir se terminer. Du point de vue de Borden, ces gens manquent d' « ardeur ».

Où:

Jeune, Borden était contre la Confédération, mais il s'est converti lorsqu'il a vu des hommes de sa province partir vers l'Ouest afin de combattre Riel en 1885. Dans son programme de Halifax en 1906, il prône un gouvernement honnête, efficace ainsi que la fin du népotisme et des faveurs politiques. Une fois libéré de son vieux Parti conservateur en 1917, il réussira à mettre en place plusieurs des réformes qu'il défendait.

Quand:

Borden s'engage à recruter 500 000 hommes au début de 1916, l'année où plusieurs pensent que les Britanniques remporteront enfin la guerre. Ils se trompent. La guerre durera jusqu'en novembre 1918.

Qui:

Borden est un homme robuste, impassible, apparemment peu émotif, dont les cheveux et la moustache blanchiront durant les années de guerre. D'extraction modeste, il a payé ses études avec son salaire d'instituteur. Après être devenu l'un des avocats les plus respectés de la Nouvelle-Écosse, il est entré en politique et a obtenu le poste de chef du Parti conservateur en 1900.

ANC-PA0880
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Photographie
Sir Robert Borden discutant avec des blessés à la base hospitalière
Mars 1917, 20e siècle
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Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Lorsqu'il se rend en Angleterre à l'été de 1915, sir Robert Borden consacre tous ses moments libres à visiter des blessés canadiens. Ce ne sont pas là des visites de complaisance : dans les vastes salles, le premier ministre s'arrête pour parler à chaque homme, notant soigneusement leurs requêtes et les adresses des familles et des amis qu'il contactera à son retour. Quand il rage contre le manque de détermination de ses collègues du gouvernement britannique, il pense à nouveau à ces jeunes Canadiens qui ont tout risqué pour aller combattre et qui en garderont à jamais des séquelles. Lorsqu'il fait campagne pour recruter plus de soldats, il pense aux jeunes hommes dans les hôpitaux qui retourneront mourir dans les tranchées si d'autres hommes ne les remplacent pas - comme volontaires ou comme conscrits. Dans les hôpitaux, Borden voit ce que personne au Canada ne verra jamais, et cette vision donne à cet homme résolu la détermination nécessaire pour assurer le salut de ces soldats, quitte à mettre en péril sa carrière et son parti politique.

Le premier ministre croit qu'il est de son devoir de visiter les soldats blessés parce qu'il se sent personnellement responsable des décisions qui ont envoyé les troupes canadiennes combattre en France dans la Grande Guerre. Il veut voir de ses propres yeux le traitement qu'ils reçoivent. Comme leurs proches ne peuvent leur rendre, il s'acquitte de cette obligation particulière. Durant la Seconde Guerre mondiale, William Lyon Mackenzie King se fera un point d'honneur de ne pas visiter les hôpitaux militaires. Selon lui, une telle démarche risquait d'altérer le jugement d'un politicien. Imaginez s'il avait fallu faire passer les soldats blessés avant d'autres électeurs!

Quoi:

Lorsque les soldats blessés se rétablissaient suffisamment pour retourner au combat, ce qui était le cas pour la plupart d'entre eux, ils s'entraînaient d'abord dans des dépôts de convalescence jusqu'à ce que leur état physique leur permette de retourner au sein de leur unité en France où ils reprenaient leur poste et risquaient la mort ou de nouvelles blessures. Était-il juste que ces hommes qui avaient souffert prennent de nouveaux risques alors que d'autres jeunes gens restaient en sécurité au Canada?

Où:

L'hôpital et les soldats ne sont pas identifiés, mais il s'agit probablement du nord de la France.

Quand:

Cette photographie a probablement été prise en 1917 durant la visite de Borden au front.

Qui:

Sir Robert Borden visite deux soldats canadiens blessés durant un voyage en France en 1917.

ANC-C7525
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Photographie
L'hon. David Lloyd George
20e siècle
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Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Quand Borden se rend en Angleterre à l'été de 1915, le seul membre du cabinet britannique qui l'impressionne est David Lloyd George. Ce lien de sympathie étonne. Hormis leur enfance modeste, les deux hommes ont peu de choses en commun. Borden est un progressiste conservateur qui croit que le gouvernement peut être efficace et créatif tandis que Lloyd George, un ancien avocat originaire du pays de Galles, s'est opposé à l'impérialisme britannique et à la guerre des Boers, s'exposant quelquefois à la violence collective. À titre de ministre libéral, il a été le principal architecte des programmes précurseurs de la Grande-Bretagne en matière d'assurance sociale et un adversaire de la Chambre des lords. En 1914, certains se demandaient s'il appuierait la guerre.

Une fois la guerre déclenchée, il applique toute son énergie à assurer la victoire, très semblable en cela à Borden au Canada. Quand une grave pénurie d'obus d'artillerie paralyse l'armée britannique et fait tomber le gouvernement libéral de Herbert Asquith, Lloyd George devient un ministre des Munitions à la fois dynamique et efficace; il abandonne les méthodes traditionnelles et force la cadence de production, même au Canada, où un service parrainé par les Britanniques, la Commission impériale des munitions, remplace un Comité des obus inefficace, dont les membres ne pensent qu'à servir leurs propres intérêts. Borden trouve en Lloyd George un allié qui partage son engagement à l'égard de la guerre. Il est ravi lorsqu'un coup d'État parlementaire, orchestré par deux députés canadiens du Parlement britannique, Andrew Bonar-Law et Max Aitken, chasse Asquith et installe Lloyd George dans le poste de premier ministre en décembre 1916.

La promesse de Borden de fournir un demi-million d'hommes pour l'effort de guerre est une décision consciente visant à obtenir pour le Canada un plus grand respect et droit de regard au sein de l'Empire britannique, habituellement gouverné exclusivement depuis Whitehall, au centre-ville de Londres. Lloyd George n'a probablement pas idée des forces qu'il vient de mobiliser lorsqu'il convoque les dominions aux conseils britanniques.

Quoi:

Lorsque Robert Borden s'engage au nom du Canada à trouver un demi-million de soldats pour la Première Guerre mondiale, il le fait en réponse à la profonde détermination dont fait preuve le ministre des Munitions de la Grande-Bretagne au sein d'un gouvernement britannique indolent.

Où:

L'administration de l'Empire britannique par des représentants des quatre coins de la planète pose de sérieux problèmes, chaque premier ministre ayant son propre gouvernement à diriger à l'autre bout du monde. Quand Borden est à Londres, presque chaque décision à Ottawa est laissée en suspens jusqu'à son retour.

Quand:

Ce n'est qu'après la nomination de Lloyd George comme premier ministre à la fin de 1916 que Borden commence à accéder au niveau de consultation que mérite, selon lui, le Canada en raison de son énorme engagement d'hommes et de ressources. Dans ses efforts pour mobiliser ses collègues britanniques, Lloyd George se tourne vers certains dirigeants des dominions comme Borden et Jan Smuts d'Afrique du Sud pour obtenir leur appui.

Qui:

En sa qualité de premier ministre britannique, David Lloyd George est le chef politique d'un empire qui ne l'a jamais élu au Parlement et qui n'a pas eu voix au chapitre dans sa nomination au poste de premier ministre (bien que deux Canadiens aient joué un rôle déterminant dans son accession à cette fonction).

PERS-09
Cet artefact appartient à : Collection privée
Extrait de journal
Cinq cents mille hommes? / La grande contribution du Canada à la cause de l'Empire britannique
Janvier 1916, 20e siècle
PERS-09
Cet artefact appartient à : Collection privée

Clefs de l'histoire:

Comment les journaux canadiens rapportent-ils le message du Nouvel An de sir Robert Borden en 1916? Journal phare des opposants libéraux de Borden mais néanmoins fortement favorable à la guerre, le Globe de Toronto consacre un maximum d'espace à l'événement, avec trois gros titres et presque la moitié de la portion supérieure de la une de son édition du jour de l'An. Un premier ministre ne pouvait espérer plus d'une telle mesure qui s'adressait autant à la Grande-Bretagne qu'aux Canadiens.

En 1916, le journal montréalais Le Devoir n'est pas publié le samedi. Son compte rendu et ses commentaires sur la déclaration du premier ministre paraissent donc le lundi suivant, en page éditoriale. Son éditeur Henri Bourassa avait appuyé Borden en 1911 parce que, avait-il déclaré à l'époque, sir Wilfrid Laurier était devenu trop britannique à ses yeux. En 1916, c'est sir Borden qui devient l'objet d'une telle condamnation. Si le premier ministre essaie ainsi de convaincre la Grande-Bretagne que les Canadiens sont unifiés dans l'effort de guerre, les Britanniques et Borden lui-même sont sur le point de découvrir la vérité.

Quoi:

Comment s'équilibre la part d'information et la part d'opinion dans la une du Globe? Quels renseignements fiables peut-on tirer des paragraphes d'ouverture du journal Le Devoir?

Où:

En 1916, les journaux se ressemblent entre eux, avec leurs titres montés dans un cartouche carré dans le haut de la première moitié de la page sous lesquels sont indiquées les grandes lignes. Dans certains cas, les gros titres qui remplissent toute la largeur de la page chapeautent les articles placés dessous, tandis que dans d'autres journaux, les articles se jouxtent dans des colonnes adjacentes sous le titre principal.

Quand:

En 1916, le jour de l'An tombe un dimanche. Les journaux à grand tirage paraissent six jours par semaine, mais les plus petits journaux comme Le Devoir ne paraissent pas le week-end.

Qui:

Beaucoup de Canadiens apprennent dans des journaux comme The Globe et Le Devoir la promesse du premier ministre de recruter un demi-million d'hommes pour l'armée outre-mer du Canada.

ANC-C95744
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Affiche
150 conducteurs de chevaux pour la 57e Batterie d'artillerie
1916, 20e siècle
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Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Durant la guerre 1914-1918, les armées ne se limitent pas qu'à l'infanterie. Les artilleurs déplacent de lourds canons et tirent sur l'ennemi des shrapnels et des obus explosifs, causant plus de pertes que n'importe quelle arme, y compris les mitrailleuses. Les ingénieurs construisent des routes, des lignes de chemin de fer et des fortifications. On recrute des sapeurs-mineurs pour creuser des galeries sous les tranchées ennemies. Les troupes de l'Intendance transportent la nourriture, les munitions et le carburant tandis que les membres du Service de santé évacuent et soignent les soldats malades et blessés. La cavalerie s'occupe des chevaux et attend le moment propice pour tirer profit d'une percée. Lorsque ce moment ne se présente pas, elle attaque quand même. Des milliers de spécialistes devront être recrutés et formés pour l'armée outre-mer canadienne.

Pour sa batterie d'artillerie à cheval, le major Thomas Vien a besoin aussi bien de conducteurs que d'artilleurs. Atteler, conduire et prendre soin de l'équipage de six chevaux nécessaire pour transporter un canon de campagne de 18 livres dans la boue n'est pas un travail destiné aux amateurs ou aux frileux. Les artilleurs sont placés derrière les lignes de tranchées, mais avec leurs canons, ils sont les principales cibles des tirs de l'ennemi. Les jours où il fait chaud, quand les artilleurs travaillent torse nu, les lignes d'artillerie sont aussi la cible de gaz toxiques. Les gaz moutarde brûlent les poumons et laissent des plaies atroces, en particulier lorsque la peau est trempée de sueur.

Quoi:

Cette affiche indique aux citoyens de la ville Québec qu'il s'agit peut-être de leur seule chance de servir dans l'artillerie avec d'autres Canadiens français. Les drapeaux français et britannique croisés rappellent aux recrues potentielles qu'ils se battront pour les deux parents impériaux de Québec, bien que ni la Grande-Bretagne ni la Troisième république française n'aient été très populaires au Québec durant les années de guerre.

Où:

En choisissant la ville de Québec pour recruter les hommes de sa batterie, le majeur Vien est pleinement conscient du long héritage de la « vieille capitale » comme ville de garnison française, britannique et canadienne. La première unité formée pour la milice volontaire canadienne en 1855 était une batterie d'artillerie basée à Québec, et après 1871, la majorité des artilleurs de la Milice canadienne ont appris leur métier sous les ordres d'instructeurs professionnels de la Citadelle.

Quand:

L'affiche est publiée en 1916. Le majeur Vien ne trouvera pas tous les volontaires dont il a besoin et sa 57e batterie ne sera jamais complétée.

Qui:

Le major Vien est à la recherche de conducteurs pour sa batterie d'artillerie. Les hommes doivent être capables de s'occuper de l'une des trois paires de chevaux qui transportent les canons ou de l'une des deux paires normalement requises pour tirer un avant-train à deux roues chargé d'obus d'artillerie.

PCA-11051916
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Extrait de journal
Trois questions pour les femmes du comté de Peel
11 mai 1916, 20e siècle
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Clefs de l'histoire:

Au début du XXe siècle, la famille est la principale unité économique au Canada. Les hommes (et les garçons dès qu'ils sont aptes à toucher un revenu) rapportent l'argent, tandis que les femmes (et les filles aussitôt qu'elles sont en âge de participer) entretiennent la maison et élèvent les enfants. Le départ d'un homme à l'armée ou son décès (ou les deux) sont une immense perte tant sur le plan économique qu'émotionnel. En 1914, sir Sam Hughes oblige les volontaires à obtenir la permission de leur femme pour s'enrôler. Même si cette mesure est abolie à l'été de 1915, les femmes tentent-elles malgré tout de décourager leurs fils ou leur mari de s'engager?

Cette annonce publiée dans le journal d'une petite municipalité près de Toronto essaie de fournir des questions et arguments que pourront utiliser les citoyens patriotiques pour convaincre les femmes de laisser partir leurs hommes.

Quoi:

Le 234e bataillon est la troisième unité à chercher des recrues pour le comté de Peel, une région de fermes et de jardins maraîchers juste à l'ouest de Toronto et de ses banlieues. Elle mobilisera 438 recrues, ce qui est plus que d'autres unités, mais moins que la moitié des mille hommes qu'il lui faut pour partir outre-mer.

Où:

Même si on le décrit comme le « Peel's Pride » (La fierté de Peel) ou qu'on le désigne comme étant « Your own Battalion » (Votre propre bataillon) pour éveiller la loyauté des citoyens du comté, le 234e bataillon sera logé dans les « baraques Ravina », une école abandonnée du secteur ouest de Toronto.

Quand:

L'annonce paraît dans l'édition du 11 mai 1916 du Streetsville Review and Port Credit Herald, un journal local qui dessert deux municipalités et d'autres collectivités rurales dans le secteur sud du comté de Peel.

Qui:

Les recruteurs croient que les femmes et les mères encouragent leurs hommes à rester au pays en toute sécurité où ils pourront gagner plus que ce que le gouvernement est prêt à payer à ses soldats. Au lieu d'alléguer que ces femmes pourraient disposer d'une sécurité financière, l'annonce fait appel à leur volonté patriotique pour inciter un soldat de plus à défendre le roi et la patrie.

PERS-10
Cet artefact appartient à : Collection privée
Impression - caricature
L'esprit de leurs ancêtres
25 septembre 1915, 20e siècle
PERS-10
Cet artefact appartient à : Collection privée

Clefs de l'histoire:

Le 15 septembre 1916, les Canadiens amorcent une nouvelle phase de la bataille de la Somme en cours depuis le début de l'été. Deux divisions lancent une attaque près de Courcelette et, au prix de lourdes pertes, réalise des gains importants. Parmi les troupes dirigeantes figurent le 22e bataillon, une unité francophone. Au prix de presque la moitié de ses effectifs, il progresse et conserve ses gains contre les contre-attaques massives des Allemands. Lorsqu'il décrira la bataille plus tard, le lieutenant-colonel Thomas Tremblay déclarera qui si l'enfer ressemble à ces combats, il ne le souhaite pas à son pire ennemi.

À l'époque, on fait grand cas de l'héroïsme des Canadiens français dans le reste du Canada et le Brantford Expositor, un quotidien de la petite ville ontarienne de Brantford, salue les exploits des « vingt-deux » dans une caricature de l'artiste montréalais A. G. Racey intitulée « The Spirit of their Forefathers » (l'Esprit de leurs aïeux). Beaucoup de Canadiens anglophones se préoccupent déjà du manque d'engagement des Québécois francophones à l'endroit de la Grande Guerre. La caricature, réalisée par un artiste montréalais réputé, rappelle aux Canadiens que certains Canadiens français partagent courageusement les sacrifices de la guerre de l'Empire.

Quoi:

La caricature de Racey rappelle que malgré les attaques extrêmement publicisées des nationalistes du Québec sur la guerre et sur l'effort de guerre du Canada, les soldats francophones du Corps expéditionnaire canadien se distinguent par leur vaillance.

Où:

Lorsqu'elle est publiée dans le Brantford Expositor, la caricature s'adresse à une collectivité presque entièrement anglophone, à grande majorité protestante, surtout connue pour la vaste réserve mohawk située à proximité.

Quand:

La caricature paraît le 25 septembre 1916, dix jours après l'attaque sur Courcelette, à une époque où les journaux sont encore remplis des comptes rendus de la bataille et des lourdes pertes qui y sont associées.

Qui:

D'origine anglaise et vivant à Montréal, l'artiste Arthur George Racey est un caricaturiste prolifique. Son dessin d'un soldat courant sur les ruines est caractéristique de sa production. Racey ne pouvait savoir que les soldats canadiens sur la Somme portaient enfin le casque en forme de cuvette qui deviendra l'emblème des combattants de la Première Guerre mondiale.

ANC-C95733
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Affiche
Tous les vrais Poil-aux-Pattes s'enrôlent au 163e
Vers 1916, 20e siècle
ANC-C95733
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Olivar Asselin, un journaliste montréalais au franc parler, est aussi un nationaliste et un ardent partisan d'Henri Bourassa. Toutefois, Asselin n'éprouve aucun sentiment négatif à l'égard de la France et il aspire à la défendre contre les envahisseurs allemands. Initialement, Bourassa est d'accord, car il espère que les Canadiens s'uniront dans une cause commune, comme l'ont fait les Français en 1914. Ce ne sera pas le cas. L'Ontario persécute sa minorité francophone et Bourassa devient un farouche opposant à la guerre. Informé de la position d'Asselin, sir Sam Hughes, le ministre de la Milice, lui offre le commandement de tout bataillon qu'il pourrait lever. Asselin accepte de servir à titre de commandant en second sous les ordres d'Henri DesRosiers, un vétéran du premier contingent. Le 163e bataillon voit le jour au Monument national de Montréal le 21 janvier 1916.

Asselin travaille inlassablement pour trouver de bonnes recrues, rejetant les ivrognes et les chiffes molles que les unités rivales acceptent dans leurs rangs. Il lance un appel aux « Poils-aux-Pattes », comme s'appellent entre eux les jeunes hommes de l'élite de la société québécoise. En février, Asselin a déjà réuni 336 hommes et en avril 1916, avec 974 soldats, il n'est pas loin d'atteindre son objectif. Il reçoit peu d'aide de la part de Sam Hughes. En mai, ses hommes se voient contraints de partager leurs quartiers avec le 206e bataillon, l'un des pires du CEC. Quand Asselin demande un changement de cantonnement, Hughes expédie le bataillon dans la colonie britannique des Bermudes. Dégoûtés, un quart des hommes d'Asselin désertent - pour être réincorporés dans le 206e bataillon. Sans officiers expérimentés ni lieux où s'entraîner, le 163e bataillon est loin d'être prêt au combat lorsqu'il débarque en Angleterre en décembre 1916. Comme d'autres, l'unité d'Asselin sera démembrée. C'est très mécontent, à titre de lieutenant ayant dépassé la limite d'âge de servir, qu'il rejoint les rangs du 22e bataillon. Ses détracteurs se réjouissent des déboires rencontrés par les « Poils-aux-Pattes ».

Quoi:

L'affiche de recrutement pour le bataillon d'Asselin précise qu'il s'agira d'une unité d'élite constituée d'officiers aguerris. Un soldat français barbu, ou poilu, invite les volontaires canadiens-français, les Poils-aux-Pattes, à s'engager dans le combat. « Le tambour bat, le clairon sonne; Qui reste en arrière?... Personne! C'est un peuple qui se défend. En avant! »

Où:

La campagne de recrutement d'Asselin entre en concurrence avec celles du 150e bataillon du lieutenant-colonel Hercule Barré, intégré au 65e régiment des Carabiniers Mont-Royal, et du misérable 206e bataillon du conseiller municipal Tancrède Pagnuelo, la pire unité du CEC.

Quand:

Au début de 1916, tout Canadien désireux de s'enrôler s'est déjà porté volontaire. Les salaires payés pour les emplois dans les usines de munitions à Montréal sont supérieurs à la solde de 1,10 $ par jour que l'on verse au soldat. Tout espoir d'une victoire rapide s'évanouit après le 1er juillet 1916, quand les Britanniques perdent 60 000 morts et blessés en une seule journée.

Qui:

Un seul des 48 bataillons du Corps d'armée canadien en France, soit le 22e bataillon, et une compagnie du 14e bataillon sont francophones. Même si Asselin répond aux ordres de l'officier commandant qu'il a lui-même choisi, le lieutenant-colonel Henri DesRosiers, les Canadiens français, avec ce grand nationaliste à la tête du recrutement, n'hésiteront pas à se porter à la défense de la France, comme les Canadiens britanniques l'ont fait pour la Grande-Bretagne.

ANC-C95386
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Affiche
Bûcherons et ouvriers de scieries demandés
Vers 1916, 20e siècle
ANC-C95386
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

À l'été de 1916, le recrutement des volontaires piétine à la grandeur du Canada. En dépit des efforts colossaux déployés par les colonels, les comités et les propriétaires de journaux, seule une maigre poignée d'hommes se présente pour s'enrôler. Beaucoup de bataillons ne parviennent pas à atteindre le chiffre autorisé de plus d'un millier d'hommes.

La guerre n'est toutefois pas encore terminée. De fait, pour la Grande-Bretagne et ses alliés, la situation est désespérée. L'armée française s'est saignée à blanc en essayant de défendre Verdun. Les troupes britanniques se sont sacrifiées pour gagner quelques milles dans l'offensive de la Somme. Pire encore, les immenses armées russes sont en voie de se désintégrer devant les attaques allemandes. Au début de 1917, la majeure partie des alliés ont été mis en déroute. L'Allemagne menace aussi d'utiliser ses terrifiants unterseebooten ou sous-marins pour couler chaque navire transportant des passagers ou des marchandises vers la Grande-Bretagne ou vers la France.

En cette période de crise, le Canada est en mesure d'apporter son aide. Plutôt que d'importer le bois-d'oeuvre, la France et la Grande-Bretagne pourraient mettre en coupe leurs propres forêts et faire appel aux bûcherons canadiens. Au lieu de requérir des soldats pour le front de l'ouest, les colonels se tournent vers l'importante industrie forestière canadienne afin de lever des bataillons pour le Corps forestier canadien. D'autres bataillons recrutent des cheminots pour construire et pourvoir les chemins de fer légers qui transportent les munitions jusqu'aux tranchées et ramènent les blessés. À la fin de la guerre, près de 20 000 membres du Corps des troupes ferroviaires canadiennes, ou CRT, et 22 000 membres du Corps forestier canadien travaillent à transformer les arbres en bois d'oeuvre pour l'effort de guerre allié. La plupart de ces hommes sont plus âgés que la moyenne des membres du CEC et n'avaient par conséquent pas été retenus pour le combat. Désormais, grâce à leur expérience professionnelle, ils viennent grossir les rangs du demi-million d'hommes promis par le Canada.

Quoi:

Avec le gros bois d'oeuvre, on construit des abris souterrains à l'épreuve des bombes dans les tranchées et derrière les lignes. Les traverses en bois relient les rails qui transportent les trains chargés de fournitures. Ces hommes plus âgés, qui avaient été rejetés pour le service au front, peuvent mettre à profit leurs compétences canadiennes particulières dans les forêts d'Écosse ou du Jura en France.

Où:

Le 238e bataillon recrute la majorité de ses hommes du côté québécois de la rivière des Outaouais. À une époque où les autres bataillons sont chanceux s'ils trouvent quelques centaines d'hommes, le colonel Smyth recrute 1 081 volontaires pour son bataillon.

Quand:

Constitué le 15 juillet 1916, le 238e bataillon s'embarque pour l'Europe à l'automne.

Qui:

À titre de membres du Corps forestier canadien, les hommes du 238e bataillon sont des soldats incorporés, mais on n'attend pas d'eux qu'ils combattent. À l'origine, on leur a promis un salaire plus élevé en raison de leurs compétences, mais cette mesure sera annulée pour des motifs économiques; comme ils courent moins de risques que les autres soldats, le Fonds patriotique refuse de subventionner leurs familles pendant leur séjour à l'étranger.

ANC-C6846
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Photographie
Cabinet impérial de la guerre
1er mai 1917, 20e siècle
ANC-C6846
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Au cours des douze mois qui suivent l'annonce du Nouvel An de Borden, on dénombre des pertes terribles en France et on assiste à un changement de gouvernement en Grande-Bretagne, orchestré en grande partie par deux Canadiens, Max Aitken et Arthur Bonar Law. En mars 1917, le premier ministre du Canada se joint à ses collègues des dominions et à des ministres britanniques pour former un cabinet de guerre impérial. « Si nous voulons leurs hommes », déclare le nouveau premier ministre David Lloyd George à son nouveau conseiller le colonel Maurice Hankey, « nous devons les inviter à nos conseils ». Et c'est ce qu'il fera.

Il faudra encore compter une autre année de pertes énormes à Arras et dans l'offensive de Passchendaele avant que les dirigeants britanniques ne dévoilent aux premiers ministres des dominions toute la vérité sur la guerre et n'écoutent leurs recommandations. En fait, l'expérience se révèle infructueuse. D'une part, les conseils formulés par les dominions mènent principalement à une participation à la guerre civile en Russie et d'autre part, les premiers ministres des dominions comme Borden ne sont plus en mesure d'assumer leurs fonctions de chef du gouvernement lorsqu'ils se trouvent à Londres, loin de leur pays. Enfin, quand ils considèrent les coûts globaux de la guerre, les Canadiens ne sont pas prêts à partager de plein gré les lourdes charges d'un Empire mondial. L'expérience renforce la volonté d'une totale souveraineté pour le Canada et pour les autres dominions, et non la fédération impériale dont rêvait Borden en 1914.

Quoi:

Jamais avant les chefs des colonies autonomes n'avaient été présents à une rencontre du cabinet britannique - mais jamais avant leur appui n'avait été aussi nécessaire.

Où:

La photographie a été prise dans le jardin à l'arrière du 10, Downing Street, à Londres, la résidence officielle du premier ministre britannique.

Quand:

La photographie a été prise en mars ou en avril 1917.

Qui:

Le premier ministre britannique, David Lloyd George, est assis entre deux Canadiens au Cabinet de guerre impérial de 1917. Arthur Bonar-Law, un Néo-Brunswickois qui dirige le parti conservateur britannique se trouve à sa droite tandis que sir Robert Borden, le Néo-Écossais à la tête du gouvernement canadien, est à sa gauche. Ils sont entourés d'autres dirigeants britanniques et des dominions ainsi que de l'état-major du premier ministre.

ANC-C6859
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Photographie
Défilé anti-conscription au square Victoria
Mai 1917, 20e siècle
ANC-C6859
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

La visite de sir Robert Borden en Grande-Bretagne en 1917 coïncide avec la brillante capture de la crête de Vimy. Un journal parisien qualifie cette victoire de cadeau de Pâques du Canada à la France. Ses collègues le félicitent, mais avec un bilan de 10 000 morts et blessés, la conscription devient incontournable. Les nouvelles de l'effondrement de la Russie confirment la gravité de la situation. Les États-Unis entrent en guerre, mais leurs armées, levées par conscription, ne seront pas prêtes avant au moins un an. Lorsque Borden rentre au Canada, il n'a plus le choix : la conscription est inévitable. Il est possible que Laurier accepte sa décision, mais admettre cette position serait céder le Québec à son farouche adversaire Henri Bourassa et aux nationalistes.

Nombreux sont ceux au Canada qui s'opposent à la conscription - des fermiers, des employeurs, des récents immigrants et d'autres qui refusent de s'enrôler - mais ils laissent toute forme d'opposition ouverte aux Québécois francophones. Nourrissant de nombreux griefs à l'endroit de la majorité anglophone, notamment à la suite des attaques contre l'usage du français dans les écoles ontariennes, et d'un profond ressentiment devant l'arrogance impériale britannique, les Québécois refusent de se voir contraints de servir dans une guerre qui semble n'avoir rien à voir avec leur sécurité ni avec celle du Canada. Plus on exercera sur eux des pressions, plus ils résisteront. Plusieurs marches de protestation seront organisées, dont celle du 24 mai 1917 qui se dirige vers le square Victoria à Montréal.

Quoi:

Les petits placards disposés ça et là le long de la manifestation indiquaient la nature du mouvement de protestation. Avant la télévision, il n'était pas nécessaire de concevoir un matériel d'affichage élaboré. Les spectateurs pouvaient « lire » en quoi consistait la cause et le reste de communauté pouvait s'en informer dans les journaux.

Où:

La manifestation se dirige vers le square Victoria dans le secteur huppé du centre-ville de Montréal. Notez les affiches et la publicité en anglais, une vision familière à Montréal avant la loi 101. Les drapeaux britanniques témoignent du patriotisme de la communauté des affaires de Montréal, majoritairement anglophone, en ce temps de guerre.

Quand:

Même si les vêtements foncés et les quelques manteaux qu'on aperçoit donnent à penser qu'il s'agit d'une journée froide, cette manifestation a eu lieu le 24 mai 1917, une fête patriotique en hommage à l'anniversaire de la reine Victoria. À cette époque, on ne célébrait pas encore ce jour-là dans le Québec francophone la fête de Dollard des Ormeaux, le soldat montréalais mort en 1660 après avoir résisté à une attaque de Mohawks par la rivière des Outaouais. La présence d'enfants au milieu des spectateurs nous autorise à penser que la manifestation s'est déroulée dans le calme et dans l'ordre.

Qui:

Une foule de Montréalais défile dans les rues du centre-ville pour manifester son opposition à l'imposition de la conscription par le gouvernement Borden.

ANC-C93223
Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada
Prospectus
Néron « jouant du violon » aux politiciens pendant que les flammes se propagent
1917, 20e siècle
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Cet artefact appartient à : © Archives nationales du Canada

Clefs de l'histoire:

Durant les années de guerre, sir Wilfrid Laurier a de bonnes raisons d'espérer que les électeurs regretteront leur décision de 1911 et reporteront ses libéraux et lui au pouvoir. La victoire conservatrice avait coïncidé avec une grave crise économique, une faillite générale et une augmentation du chômage et le pays était maintenant confronté à une guerre, à la corruption dans l'attribution des contrats de guerre, à un recrutement inadéquat et à une inaptitude généralisée. À l'inverse, le gouvernement croit qu'il a fait du mieux qu'il a pu, mieux en tout cas que le gouvernement libéral britannique qui, à la fin de 1916, est renversé par un coup d'état parlementaire. Sous le slogan « Win the War », les membres du Parlement de Grande-Bretagne réunissent une coalition de conservateurs et de libéraux compétents dirigée par David Lloyd George. Au Canada, Robert Borden ferait la même chose s'il réussissait à trouver des libéraux prêts à appuyer la guerre.

En imposant la conscription, Borden parviendra à remplir l'engagement qu'il a pris de recruter un demi-million de soldats canadiens. Laurier partage l'hostilité véhémente du Québec et ne veut certainement pas que sa province soit dirigée par un nationaliste comme Henri Bourassa. Certains libéraux sont du même avis. En revanche, beaucoup ne partagent pas ce point de vue dans le Canada anglais, notamment dans les provinces à l'ouest du Québec. Lorsque la majorité conservatrice change les lois électorales en 1917 pour donner le droit de vote aux femmes favorables à la guerre et le retirer aux citoyens récemment immigrés de pays ennemis, davantage de libéraux constatent la futilité de leur lutte et changent leur fusil d'épaule. Il s'ensuivra la formation du gouvernement d'union de Borden en 1917, une élection générale et une écrasante défaite pour Laurier et pour les libéraux des régions anglophones du Canada.

Quoi:

La légende veut que l'empereur romain Néron, grand persécuteur des chrétiens, se soit amusé à faire de la musique tandis que Rome, sa capitale, était la proie des flammes en 62 av. J.-C. En 1917, après la défaite de la Russie aux mains des Allemands, la cause alliée était en grave danger. Laurier s'amusait-il à des jeux politiques tandis que la menace s'intensifiait?

Où:

The Fiddler était un pamphlet de guerre publié en Grande-Bretagne par l'écrivain pour enfants Arthur Mee. Le dépliant dénonce les dirigeants britanniques qui tolèrent que l'alcool et les prostituées corrompent les innocents soldats impériaux en Grande-Bretagne. Cette publication devenue célèbre était censurée au Canada.

Quand:

Durant la campagne pour l'élection générale canadienne de 1917, on voit apparaître de la publicité et des caricatures sur ce thème, souvent encore plus injurieuses à l'égard du patriotisme de Laurier. La campagne prend fin le 17 décembre sur une victoire unioniste.

Qui:

Les partisans du gouvernement d'union comptent sur le fait que les lecteurs reconnaîtront la référence populaire à un empereur que l'on présente dans les versions courantes de l'histoire de Rome comme un dirigeant cruel, dissolu et incompétent.

PERS-12
Cet artefact appartient à : Collection privée
Extrait de journal
Cinq civils sont tués par les soldats à Québec
2 avril 1918
PERS-12
Cet artefact appartient à : Collection privée

Clefs de l'histoire:

À Québec durant le week-end de Pâques de 1918, le soulèvement d'opposants à la conscription engendre des émeutes et plusieurs pertes de vie. Quand la police militaire canadienne arrête un homme en civil en âge de servir parce qu'il n'a pas de certificat d'exemption, une foule en colère assiège et brûle les bureaux de la Loi du service militaire dans la ville et en détruit les dossiers. Les manifestants s'en prennent ensuite à des édifices appartenant à des intérêts anglophones dans le centre-ville de Québec. La police locale semble impuissante à intervenir et les autorités militaires réclament des renforts de Toronto.

Les soldats ontariens, qui parlent anglais et ne connaissent pas le Québec, se déploient à travers la ville. Dans les rues étroites du quartier ouvrier de Saint-Roch, ils se heurtent à des foules hostiles armées de balles de neige, de morceaux de glace, de roches, de briques et de pavés. Selon La Presse, un civil aurait tiré le premier. Lorsque les militaires, effrayés, répliquent à leur tour par des coups de feu, ils tuent cinq personnes et en blessent de nombreuses autres.

Ces morts horrifient les autorités religieuses et politiques tant à Québec qu'à Ottawa. Les représentants du clergé exhortent les citoyens à se soumettre à cette loi légitime bien qu'impopulaire. Sir Robert Borden fera du premier ministre sir Lomer Gouin son conseiller et lieutenant dans la province durant le reste de la guerre. Lorsque l'agitation cesse après le lundi de Pâques, même La Presse donne à entendre que les Québécois « bien pensants » ont désapprouvé cette insurrection mais qu'ils l'ont laissé s'installer jusqu'à ce qu'une confrontation violente ne devienne inévitable. D'autres soutiennent que tout cela est de la faute des troupes et de ceux qui les ont demandées.

Quoi:

Voici la une du journal montréalais La Presse du mardi 2 avril 1918, lendemain de l'émeute la plus sanglante de l'histoire moderne du Québec. Comme les morts sont survenues durant la nuit, les illustrations se limitent à des photos d'archives du quartier Saint-Roch et de la rue Saint-Joseph où a eu lieu la tragédie.

Où:

Le général François Lessard, commandant en poste durant l'émeute du week-end de Pâques, est né et a grandi au Québec. Une fois à la retraite, il s'installera à Meadowvale, un village rural situé près de Toronto.

Quand:

Même si l'émeute a éclaté durant le week-end de Pâques et s'est poursuivie durant deux jours, les meurtres se sont produits après la tombée de la nuit le lundi de Pâques, le 1er avril 1918.

Qui:

Le journal relate les événements et fait l'historique des émeutes et saccages précédents; il rappelle les mises en garde des autorités civiles et militaires qui avaient indiqué que toute forme de soulèvement serait réprimée, à n'importe quel prix. L'avertissement était venu d'un officier anonyme, mais très « haut placé », qui se révélera être le major-général François Lessard, dépêché de Halifax et le commandant militaire francophone le plus haut gradé au Canada.

Conclusion:

Au Canada, une large part du recrutement pour la Première Guerre mondiale se fait par enrôlement spontané. Près d'un million de Canadiens se porteront volontaires, certains n'hésitant pas à se présenter à plusieurs reprises. Les régiments locaux de la milice rivalisent entre eux pour constituer des bataillons d'un millier d'hommes. Certains patriotes ambitieux proposent leurs services comme colonels. Les villes et les comtés recueillent des fonds pour couvrir les frais de la publicité et des affiches et pour acheter des mitrailleuses ou des cuisines de campagne. Ce n'est qu'en 1916 qu'Ottawa engagera des sommes pour le recrutement, et seulement au Québec où le volontariat piétine.

Les épreuves de la première année de guerre ne sont rien à côté de celles des années subséquentes. Au terme de la Grande Guerre, le Canada dénombre 60 000 morts et autant d'hommes mutilés de corps ou d'esprit. Veuves et orphelins se comptent par dizaines de milliers. Les finances nationales du Canada sont au bord du gouffre. Le fragile partenariat entre les francophones et les anglophones est venu bien près de voler en éclats. Les sentiments patriotiques à l'égard de l'Empire en 1914 ont cédé la place à la souffrance, à l'amertume et à la désillusion. Comment tant d'héroïsme et de sacrifices ont-ils pu se solder par tant de tristesse?


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