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L'éducation au Québec, avant et après la réforme Parent

Par Mathieu Pigeon, sous la supervision de Dominique Marquis, directrice de stage, Université du Québec à Montréal


La Constitution canadienne de 1867 fait de l'éducation une compétence de juridiction provinciale. Au Québec, elle garantit aux catholiques et aux protestants des écoles distinctes, gérées par des commissions scolaires confessionnelles. Le Québec se dote, en 1868, d'un premier ministère de l'Instruction publique mais, face aux pressions de l'Église catholique, l'abolit en 1875. Le clergé juge en effet qu'il est seul en mesure de dispenser un enseignement adéquat aux jeunes et que l'État ne doit pas intervenir dans les questions scolaires. L'éducation est alors confiée à l'autorité du département de l'Instruction publique (DIP), formé d'un comité catholique et d'un comité protestant. Cette situation reste inchangée jusqu'en 1964, alors que s'amorce la laïcisation de l'éducation et que l'État développe un réseau d'éducation public.


Un véritable fouillis

Au début des années 1960, le DIP dirige plus de 1500 commissions scolaires. Le système d'éducation du Québec est un véritable fouillis : chaque commission scolaire gère les programmes, les manuels scolaires et la reconnaissance des diplômes selon ses propres critères. Dans plusieurs régions rurales, les établissements primaires que l'on appelle « écoles de rang » ne comptent qu'une seule classe que fréquentent tous les élèves, peu importe leur âge. Élèves et enseignants n'y travaillent pas toujours dans les meilleures conditions.


L'éducation supérieure

Jusqu'à la Révolution tranquille, l'éducation supérieure n'est accessible qu'à une minorité de la population canadienne-française en raison du faible taux de scolarisation. De plus, l'éducation supérieure coûte cher et représente un luxe que plusieurs ne peuvent se payer.

Le parcours que suivent la plupart des Canadiens français qui font des études supérieures est celui du collège classique et de l'université, bien qu'il existe d'autres options comme l'École Polytechnique de Montréal, fondée en 1873, et l'École des hautes études commerciales, fondée en 1907. À cette époque, le Québec compte une centaine de collèges classiques, dont seulement une vingtaine s'adressent aux filles. Cette institution plus que centenaire est sous l'autorité de l'Église catholique, dont l'idéologie se reflète dans l'enseignement prodigué. Les sciences et la technologie ainsi que ce qui touche aux sciences économiques sont des matières peu valorisées dans les collèges classiques.

Le Québec compte trois établissements universitaires francophones : les universités Laval, de Montréal et Sherbrooke. Pour l'année universitaire 1953-1954, ces trois institutions accueillent environ 7500 francophones. En 1960, des statistiques indiquent que 3 % des jeunes Canadiens français de 20 à 24 ans fréquentent l'université, tandis que les universités anglophones, McGill, Bishop et Sir-George-Williams (devenue Concordia), accueillent 11 % des jeunes anglophones du même groupe d'âge. Les filles accèdent plus difficilement à l'université et ne sont pas acceptées dans tous les programmes. Au début des années 1960, elles ne représentent que 14 % de la population universitaire québécoise.


Une situation inquiétante

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), les États-Unis et le Canada vivent une grande période de prospérité et de modernisation. C'est dans ce contexte que les deux pays amorcent la modernisation de leur système d'éducation. Au Québec, le conservatisme des politiciens et les positions fermes de l'Église en matière d'instruction retardent cette modernisation. Les infrastructures sont désuètes et le gouvernement québécois y investit peu d'argent. À l'orée des années 1960, la situation est inquiétante. Les Canadiens français affichent un faible niveau de scolarisation : 63 % des élèves francophones finissent leur 7e année et seulement 13 % finissent leur 11e année, alors que 36 % des élèves anglophones atteignent ce niveau. L'enseignement supérieur ne répond pas aux besoins d'un Québec qui se modernise.

Dès les années 1950, les critiques envers le système d'éducation québécois sont nombreuses. L'une des attaques les plus virulentes vient du frère Jean-Paul Desbiens (1927-2006), qui écrit sa critique sous le pseudonyme Frère Untel. La publication de son livre Les insolences du Frère Untel (1960) a l'effet d'une bombe et est considérée comme un événement fondateur de la Révolution tranquille.


Vers des jours meilleurs

Le taux de natalité spectaculaire de l'après-guerre (le « baby-boom »)place la question de l'éducation à l'avant-scène. Au cours des années 960, les baby-boomers représentent une partie importante de la jeunesse québécoise. De 1945 à 1962, le nombre d'enfants fréquentant l'école passe de 660 000 à 1 350 000 et leurs besoins vont en grandissant.

Arrivé au pouvoir, le Parti libéral du Québec, dirigé par Jean Lesage (1912-1980), accorde la priorité à l'éducation, qui doit occuper une place centrale dans la modernisation du Québec et devenir un outil d'émancipation des Canadiens français. L'un des premiers gestes que pose le Parti libéral est de moderniser le système d'éducation. L'âge de la fréquentation scolaire obligatoire est haussé de 14 à 16 ans et le gouvernement provincial met sur pied une Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec. Pour ne pas froisser l'Église catholique, on nomme un membre du clergé à la tête de cette commission : il s'agit de Mgr Alphonse-Marie Parent, qui la présidera de 1961 à 1966.


La réforme Parent

Entre 1963 et 1966, la Commission Parent produit un volumineux rapport en cinq volumes, dont les recommandations reflètent les nouvelles valeurs qui s'implantent au Québec pendant les années 1960. L'éducation n'est plus considérée comme un luxe, mais comme un droit, et le gouvernement veut que tous aient les mêmes chances d'y accéder. Dans cette optique, le gouvernement provincial met l'accent sur la gratuité scolaire et sur la construction de nouvelles écoles. Afin de réaliser ces objectifs, l'État prend le contrôle du système d'éducation, dont il entame la laïcisation.

Plusieurs recommandations de la Commission Parent sont adoptées par le gouvernement. Ainsi, un ministère de l'Éducation voit le jour en 1964 sous la responsabilité de Paul Gérin-Lajoie. Les commissions scolaires sont regroupées. C'est « l'opération 55 » : de 1500, le nombre des commissions scolaires catholiques passe à 55 auxquelles s'ajoutent 9 commissions protestantes. On uniformise les programmes d'études. Les collèges classiques disparaissent. On crée des écoles secondaires dites « polyvalentes », offrant des cours d'enseignement général et professionnel. Pour les études postsecondaires, un concept unique au monde voit le jour en 1967: le collège d'enseignement général et professionnel (cégep). Le cégep offre une formation préuniversitaire de deux ans ou une formation professionnelle de trois ans menant au marché du travail.

L'accès à l'éducation est démocratisé par plusieurs mesures : on étend au collégial la gratuité scolaire, on améliore l'accès aux études universitaires grâce à un système gouvernemental de prêts et bourses et on élargit l'accès à l'éducation aux adultes. La création du réseau de l'Université du Québec, en 1969, s'inscrit aussi dans cette tendance. Comme les cégeps, les établissements de ce réseau s'installent en région, ce qui rend l'éducation supérieure accessible à l'ensemble des Québécois, peu importe où ils habitent.


Les enseignants

Jusqu'à la fin des années 1950, le système d'éducation peine à produire des enseignants qualifiés. Un grand nombre d'entre eux sont formés dans les écoles normales, alors que les autres sont membres de communautés religieuses qui leur accordent une formation de base parfois peu adéquate. L'un des objectifs de la réforme Parent est d'enrichir la formation des maîtres, dorénavant prise en charge par l'État. L'enseignement dispensé par les écoles normales est remplacé par une formation universitaire uniformisée s'adressant aux futurs enseignants.

À partir des années 1960, les conditions de travail des enseignants progressent. Auparavant, ils étaient sous-payés, n'étaient pas syndiqués et les femmes devaient souvent abandonner leur carrière d'enseignante lorsqu'elles se mariaient. Au cours de la Révolution tranquille, les enseignants deviennent une force du mouvement syndical et l'importance accordée à l'éducation par le gouvernement leur permet de réaliser des gains importants dans les années 1960 et 1970. Leur centrale syndicale (la Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ) de 1970 à 2000 et la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) depuis 2000) représente l'un des principaux syndicats québécois et un acteur social important.


De la réforme Parent à aujourd'hui

Dans le dernier quart du 20e siècle, le Québec devient une société multiethnique et le statut confessionnel du système d'éducation ne reflète plus la réalité québécoise. À la fin des années 1990, une modification à la Constitution canadienne permet de regrouper les commissions scolaires sur une base linguistique et non plus confessionnelle. Ce changement de statut est étendu aux écoles à l'occasion d'une nouvelle réforme du système d'éducation québécois entreprise en 2000.

Le système d'éducation québécois est entré dans la modernité avec le Rapport Parent, dont plusieurs recommandations sont encore appliquées aujourd'hui. Depuis, le Québec peut comparer les résultats de son système d'éducation à celui des autres sociétés modernes. Cette transformation majeure a permis d'élever le niveau de scolarité des Québécois et particulièrement celui des filles, qui sont aujourd'hui plus nombreuses à fréquenter l'université que les garçons. Cela ne veut pas dire que tous les objectifs de la Réforme Parent aient été atteints. Après avoir élargi l'accès à l'éducation, l'État doit maintenant se préoccuper de favoriser la réussite du plus grand nombre, puisque, aujourd'hui encore, près du tiers des Québécois n'obtiennent pas leur diplôme d'études secondaires.


Bibliographie

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Corbo, Claude. Le Rapport Parent, 1963-2003 : Une tranquille révolution scolaire?, Montréal, L'Association québécoise d'histoire politique, 2004, 281 p.

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Université de Sherbrooke, Bilan du siècle, http://www.bilan.usherb.ca/
site Web visité le entre le 29 septembre et le 26 novembre 2008.

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