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La crise des années 1930

Par Sean Mills, sous la direction de Brian Young, Université McGill

La prospérité économique qui, en général, caractérise la période s'amorçant en 1896, connaît une fin brutale en 1929. L'effondrement de la Bourse américaine n'est que le symptôme le plus visible de problèmes économiques majeurs. Il faut peu de temps au Canada, comme à la plupart des pays occidentaux, pour sombrer dans une profonde dépression. Afin d'adoucir les effets de l'effondrement, les nations ont recours à des politiques protectionnistes qui, selon elles, protégeront leurs industries intérieures. Pour le Canada, qui dépend de ses exportations agricoles (80 % des produits agricoles canadiens sont exportés et la récolte de 1928 a déjà produit un surplus sur le marché), la crise a des effets catastrophiques.

La dépression dans l'Ouest, le Centre et l'Est

Alors que l'on croit avoir vu le pire, les Prairies, déjà durement frappées par la crise économique, subissent l'une des pires sécheresses et invasions de sauterelles de leur histoire. Les récoltes sont dévastées et un grand nombre de gens perdent leurs moyens de subsistance. L'industrie manufacturière canadienne en ressent aussi les contrecoups et sa production chute du tiers entre 1929 et 1932. Le taux de chômage du Canada grimpe de façon draconienne de 13 % en 1930 à 26 % en 1933, et le revenu net passe de 417 millions de dollars à 109 millions de dollars durant la même période. Mais aucune région ne peut comparer son désespoir à celui de Terre-Neuve (qui ne fait pas encore partie du Canada). L'effondrement des marchés d'exportation des richesses naturelles s'avère désastreux pour la colonie, dont les pêches, les produits forestiers et les minéraux représentent 98 % des exportations. Aux prises avec une dette écrasante et un malaise social grandissant, la Chambre d'assemblée de Terre-Neuve décide, en désespoir de cause, de suspendre la démocratie et de céder le pouvoir à une commission nommée par les Britanniques et chargée de diriger la province tout au long de cette décennie tumultueuse.

La vie durant la dépression

À mesure que l'économie s'effondre et que le taux de chômage grimpe, les prix chutent. Pour les travailleurs qui réussissent à conserver leur emploi, la baisse du coût de la vie compense amplement les réductions salariales. Les fonctionnaires du gouvernement du Dominion connaissent même une hausse du niveau de vie de 25 % entre 1926 et 1933. Pour les sans-emploi, cependant, la situation est tout autre : à une époque où l'on associe la pauvreté à de mauvaises valeurs morales ou au manque d'initiative, il y a peu de structures de soutien, voire aucune, en place pour amortir le choc. Durant toute la décennie, les administrations fédérale, provinciales et municipales se renvoient la responsabilité des frais de secours. Et lorsqu'elles offrent enfin de l'assistance, celle-ci s'accompagne de critères de résidence stricts et de travaux forcés. Les préjugés de la classe dirigeante, voulant qu'il y ait de l'emploi pour ceux qui veulent vraiment travailler, affectent sévèrement les personnes dans le besoin. Si les chômeuses acceptent souvent des emplois avilissants comme domestiques, les chômeurs célibataires ont plutôt tendance à traîner les rues, et constituent par conséquent un grave danger social aux yeux du gouvernement.

Pour composer avec la situation, les administrations fédérale et provinciales créent des camps de secours. Sous discipline militaire (les camps fédéraux sont même administrés par le ministère de la Défense nationale), les chômeurs célibataires sont forcés d'y travailler pour un salaire d'environ 20 cents par jour.

Colère et frustration

Au bord de la famine, de nombreux Canadiens éprouvent le besoin d'écrire au premier ministre Bennett pour lui raconter leur misère. Dans sa lettre au premier ministre, Charles Grierson exprime bien le désespoir ressenti par un grand nombre de Canadiens :

« Cher Monsieur -


Il y a quelque temps, je vous ai écrit une lettre pour vous demander de l'aide ou un travail. Ça fait maintenant 40 mois que je n'ai pas eu le plaisir de recevoir une paye. Sous-alimentée, mal vêtue et sans abri décent, ma famille a besoin d'assistance médicale. Combien de temps pensez-vous qu'on peut continuer comme ça ?
Vous avez dit que personne ne mourrait de faim au Canada. J'imagine que vous vouliez dire mourir de faim du jour au lendemain. Mais lentement notre famille et des milliers d'autres risquent de le faire peu à peu. Pour l'amour de Dieu, s'il vous plaît faites personnellement quelque chose pour m'aider à améliorer notre situation immédiatement.

Bien à vous,


Charles Grierson » [traduction libre]


Certaines personnes s'en prennent même personnellement au premier ministre qui, selon elles, n'en fait pas assez pour aider la population. La lettre suivante d'un ouvrier anonyme résume clairement la colère collective du peuple canadien :

« Eh bien, M. R. B. Bennett, êtes-vous un homme ou non pour être la cause de toute cette famine et de ces privations. Vous nous appelez des misérables, mais si nous sommes des misérables, vous n'êtes rien d'autre qu'un misérable vous aussi. Même pire. Vous avez dit que si vous étiez élu, vous alliez tous nous donner des emplois et un salaire. Eh bien, vous êtes premier ministre depuis quatre ans, et nous cherchons encore un emploi et un salaire. Vous nous avez enlevé tous nos emplois. On ne peut plus gagner de l'argent. Vous dites qu'on mérite un camp de secours, mais vous n'en méritez même pas un, M. Bennett. Vous profitez vous-même du secours. Vous mettez de côté votre gros salaire du gouvernement, puis lui demandez de payer pour vos festins pendant que nous, pauvres hommes, nous mourons de faim. » [traduction libre]

La pauvreté aiguë et le manque d'emplois valorisants ne peut faire autrement que d'inciter la population à remettre en question les structures économiques et politiques existantes, voire même à chercher à les remplacer. Les années 1930 connaissent donc un élargissement sans précédent de l'éventail politique et une grande effervescence d'idéologies.

RÉFÉRENCES

Baillargeon, Denyse. Ménagères au temps de la crise, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 1991.

Neatby, Blair. The Politics of Chaos: Canada in the Thirties, Toronto, Macmillan, 1972.

Bliss, Michael, dir. The Wretched of Canada: Letters to R. B. Bennett, 1930-1935, Toronto, University of Toronto Press, 1971.

Cook, Ramsay. The Regenerators: Social Criticism in Late Victorian English Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1985.

Morton, Desmond. Working People: An Illustrated History of the Canadian Labour Movement, Toronto, Summerhill, 1990.
Thompson, John et Alan Seager. Canada, 1922-1939: Decades of Discord, Toronto, McClelland and Stewart, 1985.

Dumas, Evelyn. Dans le sommeil de nos os : quelques grèves au Québec de 1934 à 1944, Montréal, Black Rose Books, 1975.

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