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Écrire à soi-même

Par Marie-Hélène Vendette, sous la supervision de Dominique Marquis PhD, Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal, UQÀM

Les origines du journal intime

« Cher journal ... » L'habitude de tenir un journal intime est apparue vers la fin du 18e siècle. Elle est issue de diverses pratiques qui exigeaient de consigner les détails de la vie quotidienne. Journaux de bord des navigateurs, registres de comptes des commerçants et livrets de famille, tous ces usages ont inspiré les gens qui souhaitaient garder une trace écrite de leurs expériences personnelles.

Le journal spirituel, en vogue au cours des 17e et 18e siècles, peut être considéré comme l'une des premières formes de littérature personnelle. Encouragés par leur confesseur, des chrétiens (catholiques ou protestants) rédigeaient des pensées afin d'établir un dialogue avec Dieu. Cette pratique d'introspection, conjuguée à l'habitude des écrits quotidiens, a donné lieu, au tournant du siècle suivant, à l'apparition du journal intime.

Les diaristes

Qu'ils écrivent pour garder en mémoire les évènements du quotidien, pour traverser une épreuve ou pour mieux se connaître, les diaristes, c'est-à-dire les auteurs de journaux intimes, ont tous un point en commun, celui de n'avoir qu'un seul destinataire : eux-mêmes. Il faut attendre les années 1880 pour que les premiers textes de littérature personnelle soient publiés. Les journaux intimes qui sont rendus publics constituent cependant des cas isolés. La majorité des écrits personnels demeurent dans la sphère privée.

Dans le Québec du 19e siècle, les diaristes sont principalement des religieux et des professeurs. Ils rédigent la chronique des activités routinières de la paroisse, de la communauté ou du collège. Leurs journaux contiennent des descriptions de la vie quotidienne, sans mettre l'accent sur les sentiments de l'auteur. Ils permettent notamment de connaître les évènements, ordinaires ou singuliers, qui jalonnent l'histoire des lieux et des institutions.
Au 19e siècle, la rédaction d'un journal intime par les jeunes Canadiens français en milieu scolaire ne fait pas consensus. En effet, certains instituteurs encouragent leurs élèves à consigner leurs pensées et leurs actions dans des carnets qu'ils doivent, par la suite, faire examiner par le confesseur de l'école. Cette pratique a pour but d'entraîner les jeunes à effectuer quotidiennement leur examen de conscience. Inversement, dans certaines institutions scolaires, il est interdit de tenir un journal intime. Les professeurs craignent que cette pratique n'entraîne les étudiants sur la voie de l'orgueil, en accordant une trop grande attention à leur propre personne.

Cependant, quelques femmes vont braver l'interdiction et tenir un journal durant leurs années d'études au couvent. Tel est le cas d'Henriette Dessaulles (1860-1946), fille de Georges-Casimir Dessaulles, maire de Saint-Hyacinthe. Malgré l'interdiction, cette dernière a écrit un journal dès l'âge de 14 ans et ce, jusqu'à son mariage, sept ans plus tard. Henriette Dessaulles y confie, sans pudeur, ses joies, ses peines, ses espoirs et ses déceptions. À travers une trame intimiste, elle pose un regard lucide et parfois ironique sur le milieu bourgeois dans lequel elle évolue.

D'autres femmes ont aussi eu recours au journal intime à différents moments de leur vie. Citons à titre d'exemple Lady Lacoste (1849-1919) qui s'est consacrée aux œuvres de charité montréalaises, Joséphine Marchand-Dandurand (1861-1925), femme de lettres ayant milité pour l'accès des femmes à l'enseignement supérieur et Idola Saint-Jean (1880-1945), pionnière de la lutte pour le suffrage féminin. À la manière d'Henriette Dessaulles, elles ont couché sur papier leur réalité de jeunes femmes, puis d'épouses, de mères et même de féministes.

Si ces femmes nées au 19e siècle ont consigné, sans retenue, leurs sentiments, bons ou mauvais, elles ne sont pas légion dans l'univers des diaristes québécois. En effet, jusque dans les années 1930, les journaux intimes s'avèrent généralement peu personnels. Ils sont davantage tournés vers la vie publique. Les diaristes s'épanchent moins sur leur intériorité et s'emploient plus fréquemment à rapporter, dans un style personnel, les évènements externes.

Thèmes et temps de vie

Plusieurs thèmes sont récurrents dans les journaux intimes des 19e et 20e siècles. La vie familiale et conjugale, la société, la religion, le travail, la maladie et la guerre constituent les sujets de prédilection des diaristes. Qu'ils soient rapportés à la manière d'une chronique ou qu'ils soient présentés comme une confidence, ces thèmes forment l'essentiel du contenu des journaux intimes.

Certaines expériences particulières poussent les gens à tenir un journal. Ainsi, les voyages peuvent être l'occasion de consigner des souvenirs et des impressions sur la découverte d'un lieu inconnu. La guerre est aussi un évènement qui favorise le recours à la littérature personnelle. Le soldat y cherche réconfort et intimité. Puisqu'en temps de guerre les communications avec le monde extérieur demeurent plus ardues, le journal incarne l'environnement familier. Certains diaristes s'adressent d'ailleurs directement à leur femme, leurs parents ou leurs enfants lorsqu'ils y inscrivent pensées et expériences.

La détention engendre de nombreux écrits personnels. Ceux-ci permettent de résister à des conditions physiques et psychologiques souvent difficiles. À l'image du soldat, le prisonnier « s'échappe » de la promiscuité qui lui est imposée à travers les pages qu'il rédige et se crée ainsi un espace plus intime.

Outre ces évènements favorables à la production d'une littérature personnelle, certaines périodes de vie sont davantage susceptibles de générer l'écriture d'un journal. Par exemple, les changements qui surviennent lors du passage à l'âge adulte entraînent une recherche de soi plus poussée. Le journal devient alors le compagnon idéal pour recevoir des confidences de toutes sortes.

À travers les écrits personnels, il est possible non seulement de comprendre les modes de vie et les mentalités d'une partie de la société, mais aussi de pénétrer l'univers d'un auteur qui cherchait non pas à se faire connaître, mais plutôt à se connaître lui-même.

RÉFÉRENCES

Sources imprimées :

HÉBERT, Pierre. Le journal intime au Québec : structure, évolution, réception, Québec, Éditions Fides, 1988, 209 p.

HEYDEN-RYNSCH VON DER, Verena. Écrire la vie : trois siècles de journaux intimes féminins, France, Gallimard, 1997, 307 p.

LAMONDE, Yvan. Je me souviens : La Littérature personnelle au Québec (1860-1980), Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1983, 273 p.

VAN-ROEY ROUX, Françoise. La littérature intime du Québec, Montréal, Boréal Express, 1983, 253 p.

Sources en ligne :

MUSÉE CANADIEN DE LA POSTE. [http://www.civilization.ca/cpm.html] (page consultée le 18/07/07

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