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Écrire à l'autre

Par Marie-Hélène Vendette, sous la supervision de Dominique Marquis PhD, Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal, UQÀM

La correspondance au Canada

Au Canada, la correspondance est demeurée l'unique mode de transmission des messages jusqu'à l'introduction du télégraphe en 1840 et du téléphone, quelques années plus tard, en 1876. Ainsi, durant près de trois siècles, l'administration du territoire, la gestion du commerce et l'envoi de nouvelles personnelles s'effectuaient par courrier.

Cependant, malgré l'importante masse de documents rédigés depuis les débuts de la colonie en 1608, seule une infime partie de cette correspondance est parvenue jusqu'à nous. Les lettres ont été majoritairement détruites ou ravagées par le temps. Plusieurs ont été perdues et d'autres sont inaccessibles au public. De plus, la correspondance qui a résisté au passage du temps est souvent incomplète. Malgré ces lacunes, les lettres se présentent comme un corpus documentaire riche en informations de toutes sortes. Elles éclairent le lecteur sur la personnalité de l'épistolier, c'est-à-dire l'auteur de la lettre, et renseignent sur la vie quotidienne. Elles constituent une source complémentaire aux documents officiels, nous permettant de comprendre les préoccupations politiques ou économiques des gens, à différentes époques.

Si la plupart des lettres qui ont survécu au temps sont fragmentaires, un cas exceptionnel demeure, celui de la correspondance de Marie de l'Incarnation (1599-1672), une religieuse qui a fondé les Ursulines de Québec en 1639. Épistolière féconde, sa correspondance est évaluée à environ 13 000 lettres, la plupart écrites à partir de la Nouvelle-France. Cette production, riche en détails sur le quotidien et l'évolution de la colonie, rend aussi compte des problèmes émanant du système de communication de cette période. Elle témoigne du caractère épisodique de la correspondance lié au rythme saisonnier de la navigation qui assure le transport du courrier des mois de mars à octobre.

La plupart des lettres qui ont été éditées sont à sens unique, c'est-à-dire que les écrits d'un seul correspondant ont été conservés. Cependant, certains exemples viennent contredire cette affirmation. Tel est le cas de la correspondance des Québécois Roland Poirier et Mariette Lachapelle, publiée sous le titre Liens d'amour (1943-1944). Ces lettres rédigées par un soldat et sa femme durant la Seconde Guerre mondiale renseignent sur les difficultés de l'éloignement vécues de part et d'autre de l'Atlantique.

Elles témoignent aussi du contrôle de l'information qui sévissait en période de conflit. En effet, durant les deux guerres mondiales, le courrier était ouvert, lu et censuré par des officiers assignés à cette tâche. Toute indication relative au positionnement, aux mouvements ou aux stratégies des troupes était supprimée. Ainsi, les lettres arrivaient souvent à destination « trouées », certains mots ayant été découpés par l'officier de la censure.

L'art de la correspondance

Si de nos jours, les lettres ne suivent pas un cadre particulièrement rigide, il n'en a pas toujours été ainsi. En effet, jusqu'au milieu du 20e siècle, la correspondance doit respecter des codes et des usages précis. L'échange épistolaire est considéré comme un art qu'il faut maîtriser. Ainsi, selon les époques, deux choix s'offrent aux personnes analphabètes ou aux épistoliers moins habiles : recourir aux services d'un écrivain public qui, contre argent comptant, rédige la lettre à leur place (17e-18e siècles) ou recopier les formules et les modèles proposés par les manuels épistolaires (19e- 20e siècles).

Le manuel épistolaire connaît beaucoup de succès entre les années 1815-1920. En France, par exemple, pas moins de 195 titres précisant les règles de rédaction sont publiés durant cette période. Certains d'entre eux traversent l'Atlantique et sont distribués au Canada. En plus de prodiguer des conseils aux épistoliers, ils proposent des formules à suivre selon le destinataire et la nature de la correspondance.

À titre d'exemple, le manuel épistolaire londonien The Art of correspondance: letters on various subjects (1817) met en garde les épistoliers qui doivent correspondre avec un homme public ou un protecteur, en les enjoignant de ne pas « [...] montrer plus d'esprit qu'il n'en a. » (p. 1). Il rappelle aussi de ne jamais écrire « [...] le premier à un ami porté subitement à un poste éminent, ou sur le haut de la fortune. » (p. 5) ou encore de faire des « [...] compliments à des gens au-dessous de soi. » (p. 7).

En plus des nombreuses normes régissant le cadre et le contenu d'une lettre, différents usages ont cours quant aux outils d'écriture. Durant les 17e et 18e siècles, les instruments associés à l'écriture restent passablement les mêmes. L'épistolier se munit de papier fait à partir de toile ou de coton, d'une plume d'oie, d'encre souvent additionnée d'alcool pour éviter qu'elle ne gèle, d'un grattoir et d'une pierre lisse pour effacer les erreurs et polir le papier ainsi que d'un bâton de cire servant à cacheter la lettre. La complexité du geste ainsi que le prix élevé du papier rendent moins fréquents les échanges épistolaires.

Au 19e siècle, de nouveaux outils facilitent l'écriture et instaurent d'autres normes esthétiques. Le papier à lettres se présente sous divers formats et est conçu pour des circonstances spécifiques. De nombreuses règles régissent d'ailleurs son utilisation. Selon les préceptes fournis par les guides, un seul côté de la feuille doit être utilisé. Toutefois, par souci d'économie, les épistoliers écrivent fréquemment sur le recto et le verso. Certains correspondants poussent encore plus loin l'utilisation du papier en écrivant des lettres « quadrillées ». Sur un même côté de feuille, ils rédigent des lignes horizontales et verticales qui s'entrecroisent à angle droit. Si cette façon de faire rend la lecture plus ardue, les coûts d'affranchissement et du papier sont diminués.

Parmi les convenances jugées essentielles, figure le choix de la couleur du papier. Ainsi, il est fortement conseillé de n'écrire que sur du papier de couleur crème. L'utilisation d'autres couleurs est perçue comme le signe d'un manque de distinction. Malgré cette recommandation, le papier coloré sert abondamment dans la correspondance personnelle. Le catalogue Eaton de 1927 en fait foi, en annonçant, en grande pompe, une nouvelle couleur « tangerine », susceptible de déclasser les couleurs plus traditionnelles que sont le rose, le bleu et le gris.

Le milieu du 19e siècle voit apparaître une autre nouveauté, l'enveloppe. Jusqu'alors, l'épistolier devait plier sa lettre pour qu'elle forme sa propre enveloppe scellée à la cire. Malgré ces précautions, la confidentialité de la correspondance demeurait toute relative. Généralement adressée à une seule personne, la lettre était souvent lue par plusieurs. Cette réalité a d'ailleurs fait écrire à M. de Saint-Laurent, en introduction d'un courrier adressé à sa bien-aimée en 1844 : « Cette lettre à Mlle Hélène est bien peu cachetée, ouvrez-la si vous avez la moindre envie de la lire, mais vous savez comme sont les amoureux, ils se mettent dans les petits coins pour dire ce qu'on pourrait entendre sans inconvénient. » Ainsi, le recours à l'enveloppe viendra corriger ce petit manque d'intimité...

La plume subit aussi de nombreuses transformations au cours du 19e siècle. Inventé en 1884 par Lewis Edson Waterman (1837-1901), le stylo-plume à réservoir révolutionne le cérémonial de l'écriture. Alors qu'autrefois la correspondance nécessitait patience et habileté, elle devient, dès lors, une pratique courante et plus aisée.

La Première Guerre mondiale marque un tournant dans le marché du stylo-plume. Les fabricants le perfectionnent afin d'offrir aux soldats un outil conçu pour éviter les dégâts d'encre. Le « Soldier's Pen » (1918) fait ainsi son apparition, suivi de peu par les « Waterman's Pens for Women » (1923). Dès lors, les stylos-plumes gagnent en raffinement et sont différenciés selon le sexe de l'épistolier. Au cours des années 1920, les premiers stylos en plastique coloré envahissent le marché et demeurent extrêmement populaires jusqu'à l'arrivée, dans les années 1940, du stylo à bille.

L'art de la correspondance s'est donc largement transformé au cours des siècles, tant sur le plan du contenu que de la forme. Différentes conventions se sont imposées et de nouveaux instruments d'écriture sont apparus. Si aujourd'hui le courrier s'échange davantage par voie électronique, les générations précédentes ont laissé les traces de leur passage, sur le papier.

RÉFÉRENCES

Sources imprimées :

CHARTIER, Roger (sous la dir. de). La correspondance : les usages de la lettre au XIXe siècle, France, Fayard, 1991, 462 p.

VAN-ROEY ROUX, Françoise. La littérature intime du Québec, Montréal, Boréal Express, 1983, 253 p.

Sources en ligne :

GENDREAU, Bianca. « Un mot par la poste », Avant le cybercommerce, [en ligne].[http://www.civilization.ca/cpm/catalog/cat2105f.html] page consultée le 01/08/07

MUSÉE CANADIEN DE LA POSTE. [http://www.civilization.ca/cpm.html] (page consultée le 01/08/07

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