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Apprendre à lire

Par Marie-Hélène Vendette, sous la supervision de Dominique Marquis PhD, Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal, UQÀM

L'alphabétisation

L'alphabétisation est un phénomène difficile à analyser. D'une part, parce que les sources documentaires sont incomplètes, et d'autre part, parce que la définition même du mot « alphabétisation » change au cours des siècles. Par exemple, au 19e siècle, une personne qui ne peut pas signer son nom est dite analphabète. Aujourd'hui, les personnes qui n'ont pas terminé leur éducation primaire sont considérées comme analphabètes. Le concept de l'alphabétisation évolue donc selon les époques. Il traduit ce qui est perçu comme suffisant pour vivre en société.

Au début du 17e siècle, environ un quart de la population est alphabétisée. Les colons venus s'installer en Nouvelle-France connaissent les rudiments de la lecture et de l'écriture. Mais la dureté de la vie dans la colonie oblige les habitants à concentrer leurs énergies sur la survie plutôt que sur la transmission de ces connaissances. Ainsi, vers 1700, le taux d'alphabétisation a largement régressé. Désormais, seule une personne sur sept peut signer son nom.

Il faut attendre le milieu du 19e siècle pour que la situation s'améliore. Durant cette période, l'industrialisation et le développement urbain créent de nouvelles attentes par rapport à l'instruction. Les citadins ont plus facilement accès aux écoles et les emplois dans les secteurs administratif ou économique, plus nombreux dans les villes, nécessitent une scolarisation accrue. Il est désormais utile de savoir lire et écrire pour se trouver un emploi convenable.

À cette époque, le taux d'alphabétisation n'est pas uniforme et il est influencé par plusieurs facteurs. La position dans l'échelle sociale et l'appartenance religieuse se situent en tête de liste. Ainsi, l'instruction est davantage valorisée chez les mieux nantis et, contrairement aux catholiques qui écoutent l'interprétation que le curé fait de la Bible, les protestants encouragent la lecture personnelle des Saintes Écritures.

La langue génère aussi des différences en ce qui concerne l'alphabétisation. Les anglophones, qui sont généralement protestants, sont plus scolarisés que les francophones, souvent catholiques. Cependant, l'écart entre ces deux groupes linguistiques décroît à partir de 1850. Finalement, les hommes savent davantage lire et écrire que les femmes.

Au Canada, l'alphabétisation devient majoritaire, c'est-à-dire qu'elle rejoint plus de 50 % de la population, vers 1870. Ce progrès résulte principalement du développement du système scolaire et de l'importance nouvelle qui est accordée à l'instruction.

Le système scolaire

Malgré certaines tentatives du gouvernement canadien pour mettre en place un système scolaire homogène et cohérent, avant le milieu du 19e siècle, l'éducation relève entièrement de l'Église et d'initiatives privées. De façon générale, l'instruction est réservée à l'élite. Malgré les efforts des communautés religieuses pour rendre l'instruction plus accessible, moins d'un tiers des enfants canadiens fréquentent l'école en 1832.

Dans les années 1840, l'État réussit à mettre en place un réseau d'écoles sur tout le territoire de l'Amérique du Nord britannique. Au Québec francophone, ce réseau est placé sous la tutelle du département de l'Instruction publique, dominé par l'Église catholique. Le clergé exercera ainsi une influence prépondérante sur le système scolaire québécois jusque dans les années 1960.

Partout au Canada, l'implantation du système scolaire suscite de nombreuses complications : problèmes de financement et de fonctionnement, division du réseau selon deux confessions religieuses, difficulté de recrutement du personnel enseignant, taux d'absentéisme élevé chez les enfants qui travaillent à la ferme ou dans les manufactures, etc. Il ne suffit pas seulement de construire des écoles. Il faut aussi encourager les gens à les fréquenter. L'éducation n'a pas toujours été considérée comme une nécessité. Ainsi différentes lois sont votées, non sans querelle, pour favoriser la scolarisation des enfants.

Au Québec, par exemple, l'Acte des manufactures, voté en 1885, interdit le travail des garçons de moins de 12 ans et des filles de moins de 14 ans. Trois ans plus tard, le premier ministre Honoré Mercier met sur pied des écoles de soir qui, malgré un succès très limité, ont pour but d'instruire les jeunes ouvriers analphabètes. La situation évolue progressivement, de sorte qu'environ 50 ans plus tard, soit en 1943, les autorités adoptent la loi sur la fréquentation scolaire obligatoire pour les jeunes âgés entre 6 et 14 ans. Finalement, en 1964, le ministère de l'Éducation est créé. Toutes ces mesures ont pour but de faire de l'instruction une priorité et d'encadrer plus efficacement le système d'éducation.

L'apprentissage et la pratique de la lecture

Les méthodes utilisées pour l'enseignement sont différentes selon les époques. Elles varient en fonction des idéologies et des théories pédagogiques qui sont alors en vigueur. Pour l'apprentissage de la lecture, par exemple, certaines méthodes ont pour point de départ la lettre et vont progressivement vers le son, la syllabe et la phrase. Inversement, d'autres méthodes partent de la phrase pour revenir à la lettre.

En plus de dispenser son enseignement, l'école doit aussi tenter de développer le goût de la lecture chez les jeunes. Pour favoriser cette pratique, le département de l'Instruction publique du Québec instaure, dès 1856, la tradition des « livres de prix ». Il s'agit d'un système de distribution de livres aux élèves les plus méritants, à la fin de l'année scolaire. Ces récompenses permettent aux jeunes, qui souvent n'ont pas de bibliothèque à la maison, de découvrir l'univers de la lecture autrement qu'à travers le petit catéchisme qui enseigne les préceptes de la religion catholique ou l'almanach qui présente les informations utiles à savoir (phases de la lune ou des marées, calendrier des fêtes religieuses, liste des autorités, etc.).

Au Québec, la littérature destinée spécifiquement aux enfants est un phénomène rare avant 1920. La plupart des auteurs lus par les enfants sont des écrivains pour adultes jugés pertinents pour les jeunes. Que ce soit à travers les manuels scolaires ou la littérature jeunesse, les autorités provinciales jugent important de transmettre aux enfants les valeurs nationalistes, plutôt que d'importer uniquement des livres des États-Unis, de l'Angleterre ou de la France. Les auteurs francophones pour enfants obtiennent donc le soutien de l'État et de l'Église dès 1920 alors qu'au Canada anglais, avant les années 1960, les auteurs anglophones pour enfants doivent compter sur les éditeurs étrangers pour publier leurs livres.

La revue L'Oiseau Bleu (1921-1940) marque le coup d'envoi de la production d'une littérature jeunesse québécoise. L'écrivaine Marie-Claire Daveluy publie le premier roman pour la jeunesse en 1923, Les aventures de Perrine et Charlot. Une vingtaine d'années plus tard, la bande dessinée québécoise fait aussi son entrée dans cet univers grâce à la revue Hérauts (1944-1964). Les premiers romans et revues se distinguent par leur caractère moralisateur ou patriotique et présentent des personnages historiques ou des enfants modèles.

La venue de la télévision (1952) dans les foyers favorise la démocratisation de la littérature jeunesse en présentant les œuvres de différents auteurs qui abordent une plus grande variété de sujets. Les histoires mettent alors en vedette des enfants qui vivent des aventures autour du monde. Les livres abandonnent leur ton moralisateur et patriotique pour devenir plus divertissants et ouverts sur de nouvelles réalités.

RÉFÉRENCES

Sources imprimées :

AUBIN, Paul. « Les manuels scolaires en Nouvelle-France, dans la Province de Québec et au Bas-Canada » dans Histoire du livre et de l'imprimé au Canada : des débuts à 1840, vol. I, sous la direction de P. Fleming, G. Gallichan et Y. Lamonde, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2004, p. 271-274.

LAJEUNESSE, Marcel. L'éducation au Québec, 19e-20e siècles, Québec, Boréal Express, 1971, 145 p.

LAMONDE, Yvan et Michel VERRETTE. « L'alphabétisation et la culture de l'imprimé » dans Histoire du livre et de l'imprimé au Canada : de 1840 à 1918, vol. II, sous la direction de P. Fleming, Y. Lamonde et F. A. Black, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2005, p. 475-483.

LANDRY, François. « Les livres de prix au Québec » dans Histoire du livre et de l'imprimé au Canada : de 1918 à 1980, vol. III, sous la direction de C. Gerson et J. Michon, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2007, p. 88-91.

MCGRATH, Leslie. « Les imprimés pour les jeunes » dans Histoire du livre et de l'imprimé au Canada : de 1840 à 1918, vol. II, sous la direction de P. Fleming, Y. Lamonde et F. A. Black, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2005, p. 423-430.

VERRETTE, Michel. « L'alphabétisation » dans Histoire du livre et de l'imprimé au Canada : des débuts à 1840, vol. I, sous la direction de P. Fleming, G. Gallichan et Y. Lamonde, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2004, p. 175-182.

VERRETTE, Michel. « L'alphabétisation et l'illettrisme » dans Histoire du livre et de l'imprimé au Canada : de 1918 à 1980, vol. III, sous la direction de C. Gerson et J. Michon, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 2007, p. 478-485.

Sources en ligne :

« Une école pour tous : l'éducation à Montréal d'hier à aujourd'hui », Bibliothèque virtuelle du patrimoine documentaire communautaire canadien francophone, [en ligne]. [http://bv.cdeacf.ca/EA_HTML/2005_04_0516.htm] (page consultée le 20 juin 2007).

 


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