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Les femmes, l'univers domestique et la préparation des repas (1850-1930)

Par Annie Chouinard, sous la supervision de Joanne Burgess PhD, UQÀM

Au 19e siècle et au début du 20e, la cuisine est un lieu de valorisation pour les femmes. La société encourage celles-ci à trouver des astuces pour sauver du temps dans la préparation des repas et ainsi devenir de meilleures épouses et ménagères. Néanmoins, le lieu d'habitation et la classe sociale influencent l'organisation quotidienne des tâches des femmes. Outre les changements dans les valeurs, l'émergence de nouvelles technologies aura un impact sur le temps passé à la cuisine.

Le coeur du foyer

Durant la période victorienne, plusieurs croient que les femmes doivent être confinées à la vie domestique. En effet, pour un grand nombre d'hommes et de femmes, la société est divisée en deux univers relativement étanches, la sphère publique (pour les hommes) et la sphère privée (pour les femmes). Cet idéal social ne correspond toutefois pas à l'expérience vécue par beaucoup de femmes qui mènent une vie très active à l'extérieur de la maison, notamment en participant aux oeuvres de bienfaisance.

L'idéologie des deux sphères, qui persiste jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, a pour but de protéger la femme des dangers extérieurs mais surtout, elle en fait la responsable des valeurs familiales et traditionnelles. Outre le fait d'être une bonne mère, certaines qualités « domestiques » sont requises pour entretenir un foyer. Être une bonne cuisinière a des avantages, surtout lorsque la famille est nombreuse.

À la campagne et à la ville

La préparation des repas est une tâche contraignante. Cependant, selon la classe sociale et le lieu d'habitation, les corvées à effectuer varient grandement. Par exemple, le travail d'une femme vivant à la campagne est très différent de celui d'une femme habitant la ville. La vie à la campagne évolue au gré du calendrier agricole. Diverses tâches sont reliées à chaque saison : ensemencer la terre au printemps, entretenir cette dernière en été, récolter les produits en automne. Aussi, en milieu rural, les femmes ont pour habitude de tout faire elles-mêmes : pétrir le pain, préparer les pièces de viande, cultiver un potager durant l'été, faire des conserves, etc. Toutefois, quelques produits sont achetés en très grande quantité comme la farine, le sucre et le thé.

Pour la majorité des femmes, la préparation des repas signifie également de mettre le couvert, de desservir la table, de laver la vaisselle et les chaudrons, de nettoyer le poêle et l'évier et de balayer la cuisine. En fait, la cuisine gruge la plus grande partie de leur temps. Cependant, l'aide apportée par les enfants et la simplicité des repas préparés leur permettent de sauver un peu de temps. Il s'agit souvent de plats mijotés qui demandent un temps de cuisson plus long, surtout sur un poêle à bois. La ménagère peut ainsi vaquer à ses autres tâches.

La vie à la ville est, à certains égards, plus difficile. Se procurer de la nourriture demande un surplus de temps et d'argent. Les familles ouvrières ne sont pas toujours en mesure de cultiver un potager. L'approvisionnement en nourriture nécessite donc une organisation quotidienne différente. Ainsi, vers la fin du 19e siècle, la ménagère doit se rendre au marché public. Au début du 20e siècle, la boucherie et, plus tard, l'épicerie deviennent des endroits de plus en plus populaires, où les femmes peuvent se procurer des denrées. La préparation des repas demande aux femmes de milieu défavorisé beaucoup d'imagination puisque la nourriture n'est pas aussi abondante qu'à la campagne.

Quant aux bourgeoises de la ville ou de la campagne, elles confient la majeure partie des achats et des tâches ménagères à des domestiques. Donc, le temps qu'elles consacrent à la préparation des repas se résume surtout à donner des directives. Plusieurs manuels d'étiquette et d'économie familiale sont publiés afin d'aider les femmes à administrer correctement leur foyer.

Évidemment, la majorité de ces ouvrages s'adresse à des femmes de la bourgeoisie ou du moins de la classe moyenne. Les plus riches d'entre elles peuvent se permettre d'engager plusieurs domestiques et même parfois une cuisinière pour s'occuper de la préparation des repas. Selon le Cassels Household Guide (1880), une cuisinière et des domestiques compétents sont essentiels au bon fonctionnement de la maisonnée.

La technologie au service du temps

Aux 19e et 20e siècles, la majorité des familles possède un poêle à bois, au charbon ou au gaz. Le poêle à bois continue d'être utilisé bien après la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), surtout à la campagne. En réalité, beaucoup de familles n'ont pas les moyens ni les installations nécessaires pour se procurer des appareils électriques. En fait, une grande partie des appareils ménagers ont été inventés durant la seconde moitié du 19e siècle, comme la cuisinière électrique (1896) ou le réfrigérateur (environ 1876). Cependant, ils ne seront mis en vente dans les magasins qu'au début du 20e siècle. Le réfrigérateur électrique, entre autres, n'est pas encore annoncé dans le catalogue Eaton de 1927. Toutefois, plusieurs modèles de glacières sont vendus à un prix variant entre 12,50 $ et 45 $. Cette somme d'argent peut représenter un montant astronomique pour une famille ouvrière sont le revenu moyen est de 1000 $ par année à la même époque.

Malgré tout, quelques ustensiles, comme le batteur à œuf (1884) ou la râpe à fromage (1927), contribuent sûrement à réduire quelque peu le temps de préparation des repas. Ces instruments nécessitent toutefois un entretien régulier. Il en est de même pour la glacière qui simplifie la conservation des aliments, mais dont l'entretien nécessite du temps. Lorsqu'on ajoute à cela le fait que la population doit livrer une véritable bataille contre les bactéries au début du 20e siècle, le temps consacré à la préparation des repas n'a pas diminué de façon marquée. Au contraire, l'obsession de l'ordre et de la propreté a pour conséquence de créer de nouvelles corvées ménagères. Donc, les femmes sont vite entraînées dans la course à l'efficacité et à la propreté, des valeurs qui prendront de plus en plus de place dans la société.

RÉFÉRENCES

BAILLARGEON, Denyse. Ménagère au temps de la crise, Montréal, éditions du remue-ménage, 1991, 371 p.

DUBY, George et Michelle Perrot. Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon, 1991, vol. 4 et 5.

INNESS, Sherri A. Kitchen Culture in America, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001, 286 p.

MARCHAND, Suzanne. « L'impact des innovations technologiques sur la vie quotidienne des Québécoises au début du XXe siècle (1910-1940) », Bulletin d'histoire de la culture matérielle, no 28 (automne 1988), p. 1-15.

STRASSER, Susan. Never done: a History of American Housework, New York, Pantheon Books, 1982, 365 p.

« Cassels Household Guide » (c.1880 vol. 3), édition revue, dans Dictionary of Victorian London, [en ligne]. [http://www.victorianlondon.org] (page consultée le 28 novembre 2006).

Catalogue Sears 1908
Catalogue Eaton 1901
Catalogue Eaton 1927

 

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