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Le syndicalisme québécois au 20e siècle

Par Mathieu Noël, sous la supervision de Dominique Marquis, Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal, Université du Québec à Montréal


Création de syndicats québécois

Contrairement à la croyance populaire, le syndicalisme s'est développé au même rythme au Québec qu'en Ontario et aux États-Unis. Durant la première moitié du 20e siècle, les principaux syndicats québécois sont affiliés à des centrales américaines telles que l'American Federation of Labour (AFL). Afin de contrer l'influence américaine sur les travailleurs québécois, l'Église catholique encourage la création de syndicats catholiques. En 1921, la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) est fondée. Elle regroupe près de 80 syndicats. Les revendications de l'époque visent essentiellement de meilleures conditions pour les ouvriers et leurs familles : on exige une diminution du nombre d'heures de travail, une hausse des salaires et une meilleure réglementation du travail des enfants.


Augmentation des effectifs et organisation des forces syndicales

Après la Deuxième Guerre mondiale, le Québec connaît une nouvelle vague d'industrialisation et une hausse du niveau de vie menant au plein emploi, ce qui permet aux syndicats d'espérer une plus grande reconnaissance et l'augmentation de leurs effectifs. Le mouvement syndical des années 1950 veut occuper une plus grande place sur l'échiquier social québécois.

Les employeurs, par contre, s'opposent à la montée du syndicalisme et ils sont fortement appuyés par le gouvernement de l'Union nationale de Maurice Duplessis (1890-1959). Afin d'attirer les entreprises étrangères au Québec, Duplessis veut offrir aux investisseurs potentiels un climat social propice et stable, en plus de ressources naturelles et humaines à bon marché. Cette conjoncture sera l'origine des turbulences syndicales de la seconde moitié du 20e siècle.


La grève de l'amiante

Le premier affrontement majeur se produit à Asbestos en 1949. Devant le refus de l'employeur new-yorkais d'augmenter les salaires, d'éliminer les poussières d'amiante et d'établir un système de cogestion de la compagnie, les 5 000 mineurs de la Canadian Johns-Manville votent unanimement en faveur de la grève illimitée et excluent le recours à l'arbitrage. Maurice Duplessis considère cette grève illégale, tandis que Jean Marchand (1918-1988), porte-parole des grévistes et secrétaire général de la CTCC, l'affirme légitime. étant donné la partialité de l'arbitrage. Dès le début du conflit, plusieurs prêtres catholiques, dont l'archevêque de Montréal, Joseph Charbonneau (1892-1959), accordent leur appui aux grévistes en organisant un système de collecte de fonds et de denrées alimentaires. De nombreux affrontements ont lieu entre les grévistes et les policiers provinciaux - que le premier ministre Duplessis contrôle par l'entremise de son influence sur le directeur de la police, Joseph-Paul Lamarche. Le conflit, qui dure quatre mois, est alors le plus long qu'ait connu le Québec. La grève d'Asbestos n'apportera que peu de gains aux ouvriers, qui n'obtiennent qu'une légère augmentation de salaire. Malgré cela, elle représente le premier affrontement majeur entre le syndicalisme et le régime de Duplessis, et elle permet aux forces syndicales de se mobiliser. Une autre grève minière importante a lieu à Murdochville en 1957 : elle dure sept mois et le principal enjeu est la reconnaissance syndicale. Des Québécois se distinguent au cours de ces conflits et deviendront de grands noms de la politique ou du syndicalisme : Jean Marchand, Madeleine Parent (née en 1918) et Michel Chartrand (né en 1916).


Institutionnalisation du mouvement syndical

La période est aussi marquée par l'institutionnalisation du mouvement syndical. Elle se traduit d'abord par la formation de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), en 1957, par une fusion des principaux syndicats québécois affiliés à l'AFL. Par la suite, la laïcisation de la CTCC, en 1960, mène à la création de la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Il s'agit des deux principales centrales syndicales québécoises de la seconde moitié du 20e siècle.


Objectif : réforme complète de la société!

L'arrivée au pouvoir des libéraux, en 1960, marque la fin d'un gouvernement fondamentalement opposé au syndicalisme. L'effervescence idéologique qui caractérise les années 1960 favorise une certaine radicalisation du mouvement syndical, particulièrement dans sa critique du système capitaliste. Durant les années 1960 et 1970, les syndicats ne se contentent pas d'exiger de meilleures conditions pour les travailleurs, ils revendiquent une réforme complète de la société québécoise afin de la rendre plus juste et plus démocratique. Ils participent à cette réforme par le financement de recherches universitaires, la présentation de mémoires et la création de services pour la population, par exemple des garderies et des fonds de solidarité et de retraite. En 1964, les syndicats obtiennent l'adoption d'un Code du travail québécois qui étend le droit de grève aux syndiqués des secteurs public et parapublic et, l'année suivante, de la Loi de la fonction publique, qui accorde le droit de grève aux fonctionnaires provinciaux. Durant la période 1960-1980, les principales centrales syndicales adoptent des positions favorables à la social-démocratie et à l'indépendance du Québec.


Front commun de 1972

En 1972, les trois principaux syndicats, soit la FTQ, la CSN et la Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ), forment le Front commun afin d'avoir plus de poids dans leurs négociations avec le gouvernement. Comme moyen de pression, les 210 000 employés de l'État déclenchent une grève générale illimitée. Le gouvernement libéral force, par des injonctions, le retour au travail de certains grévistes, ce que les trois chefs syndicaux refusent. Louis Laberge (1924-2002) de la FTQ, Marcel Pépin (1926-2000) de la CSN et Yvon Charbonneau (né en 1940) de la CEQ sont condamnés pour outrage au tribunal et passent six mois en prison, ce qui provoque des manifestations monstres. En mai 1972, on compte plus d'un demi-million de grévistes au Québec. Cette période d'unité des trois centrales permet des gains importants pour le mouvement ouvrier, par exemple l'établissement d'un salaire minimum de 100 $ par semaine dans le secteur public. Cependant, une partie des effectifs des syndicats s'éloigne de cette radicalisation, et la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) est fondée en 1972.


Les années 1980 et 1990 : une nouvelle réalité sociale

En 1981 et 1982, le Québec est victime du ralentissement économique qui touche plusieurs pays occidentaux. La hausse du chômage et la baisse des salaires sont perçues par certains comme un échec du syndicalisme. Le discours néolibéral, qui fait la promotion d'un libre marché afin de relancer l'économie, trouve de plus en plus d'adhérents. Ce sera la fin du syndicalisme radical. Le mouvement doit s'adapter au fait qu'une partie de la population remet en question son efficacité et sa pertinence. Le gouvernement provincial profite de ce contexte pour redéfinir les règles entre syndicats et patronat. En 1982, le gouvernement du Parti Québécois crée le Conseil des services essentiels puis, en 1986, les libéraux adoptent la controversée loi 160, qui élargit les pouvoirs du Conseil. Ces mesures visent à assurer la protection de la santé et de la sécurité des Québécois pendant les grèves légales dans le secteur public.


Un syndicalisme moins radical

Le syndicalisme des années 1980 et 1990 est donc beaucoup moins radical. Cela ne l'empêche pas pour autant de continuer à jouer un rôle dans la réforme de la société et de revendiquer de meilleures conditions pour les travailleurs québécois. Lorsque ces conditions sont menacées, les syndicats n'hésitent pas à exprimer leur mécontentement. C'est le cas par exemple en 1982, quand certains employés du secteur public voient leur salaire diminué de 20 % puis gelé. Les syndicats manifestent également à la fin des années 1990, lorsque le premier ministre Lucien Bouchard (né en 1938) effectue d'importantes compressions budgétaires dans le secteur public afin de réduire le déficit. Plusieurs petits syndicats indépendants naissent pendant cette période.


Situation actuelle

Loin d'être en voie d'extinction, le mouvement syndical représente encore une force au Québec. Pensons par exemple aux manifestations qui ont eu lieu contre le projet de loi 142, par lequel le gouvernement Charest voulait imposer des conventions collectives aux employés du secteur public, ou encore au lobbying qu'ont entrepris les organisations syndicales pour les garderies publiques à 5 $.


Références :

Dickinson, John A. et Brian Young. Brève histoire socio-économique du Québec, Sillery, Septentrion, 2003, 452p.

Fournier, Louis. Histoire de la FTQ, 1965-1992, Montréal, Québec-Amérique, 1994, 291 p.

Rouillard, Jacques. Le syndicalisme québécois : Deux siècles d'histoire, Montréal, Boréal, 2004, 335 p.

Roy, Jean. La grève d'Asbestos [enregistrement vidéo], 1 DVD, 47 minutes, Les 30 journées qui ont fait le Québec, Eurêka!, 2000.

Société Radio-Canada. Le Front commun [enregistrement vidéo], 1 DVD, 49 minutes, Tout le monde en parlait, saison 2, Société Radio-Canada, 2007.

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