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Le conflit linguistique au Québec

Par Mathieu Noël, sous la supervision de Dominique Marquis, Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal, Université du Québec à Montréal


Le Québec est l'unique province canadienne à posséder le français comme seule langue officielle. Cette situation résulte d'une longue série de conflits linguistiques qui ont encore des répercussions aujourd'hui. Les origines des tensions linguistiques dans la province remontent aussi loin qu'à la Conquête de 1760, moment où la colonie française passe sous la tutelle des Britanniques. La classe minoritaire des commerçants anglophones prend alors le contrôle de l'économie. Cette situation où la minorité anglophone cherche à imposer sa volonté à la majorité francophone durera 200 ans, pendant lesquels la langue des affaires, du travail et de l'intégration sociale restera essentiellement l'anglais. Il faut attendre l'esprit contestataire de la Révolution tranquille et, surtout, les réactions que suscite la commission Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme dans l'administration fédérale, en 1965, pour que les Québécois francophones expriment avec force leur volonté de vivre en français dans les différentes sphères de la société. La situation devient potentiellement explosive. C'est une bataille menée à Saint-Léonard, quartier du nord de Montréal, qui mettra le feu aux poudres. Ce sera l'élément déclencheur de la crise linguistique des années 1970 au Québec.


Le combat de Saint-Léonard

En 1968, 40 % des habitants du quartier Saint-Léonard sont des immigrants d'origine italienne dont les enfants fréquentent, pour la plupart, l'école anglaise. Cette tendance est répandue à la grandeur du Québec, où 90 % des néo-Québécois optent pour l'école anglaise. Les francophones de Saint-Léonard craignent l'anglicisation de leur quartier. Pour contrer cette menace, les parents francophones, menés par l'avocat Raymond Lemieux du Mouvement pour l'intégration scolaire, exigent que le français soit reconnu comme seule langue d'enseignement, ce que leur commission scolaire adopte le 27 juin 1968. À la rentrée scolaire, les nouveaux élèves du primaire doivent s'inscrire à l'école française, au grand désarroi de la communauté italienne. Celle-ci proteste en ouvrant des écoles clandestines dans des domiciles privés, inadéquats et mal approvisionnés malgré l'aide financière de la communauté anglophone de Montréal. Les anglophones souhaitent aussi prendre possession de l'école secondaire Aimé-Renaud, afin qu'on y dispense un enseignement en langue anglaise uniquement. Les francophones s'y opposent et occupent l'école pendant 10 jours. L'événement fait les manchettes et contribue à étendre le conflit linguistique de Saint-Léonard à la grandeur du Québec. Des manifestations d'appui, tant du côté francophone qu'anglophone, s'organisent rapidement dans les rues de Montréal. La crise linguistique est déclenchée. Le gouvernement québécois n'a plus le choix, il doit trouver une solution pour calmer les esprits!


Vers une législation linguistique

En mars 1969, 10 000 étudiants francophones revendiquent la francisation de l'Université McGill. Le 3 septembre de la même année, quelque 5 000 manifestants francophones et anglophones se font face dans les rues de Saint-Léonard. C'est dans ce contexte de crise que le gouvernement, dirigé par Jean-Jacques Bertrand (1916-1973) de l'Union nationale, adopte le Bill 63. Il s'agit de la première loi légiférant la langue au Québec. Malgré sa prétention à promouvoir la langue française, elle confirme le libre choix des parents en ce qui concerne la langue d'enseignement. Cette mesure, manifestement favorable aux revendications des communautés anglophones et allophones, accroît la colère des Québécois francophones qui se sentent trahis par le gouvernement. Des manifestations monstres rassemblent jusqu'à 30 000 personnes à Montréal et à Québec. Aux élections de 1970, la population francophone souligne son mécontentement en portant au pouvoir les libéraux de Robert Bourassa (1933-1996), qui ont promis de régler la question linguistique au Québec.

En 1974, donnant suite aux recommandations de la commission Gendron (1968-1973), nommée par le gouvernement précédent pour étudier les problèmes linguistiques, Robert Bourassa présente le projet de loi 22. Ce projet controversé propose de reconnaître le français comme langue officielle au Québec mais, en pratique, il laisse une certaine latitude aux entreprises, quant à la langue du travail, et aux parents, quant au choix de la langue d'enseignement, même si l'enfant doit démontrer sa connaissance de l'anglais pour pouvoir fréquenter l'école anglaise. Cette loi du Parti libéral mécontente l'ensemble des communautés et ne fait qu'amplifier le conflit linguistique. La communauté anglophone sent que ses droits sont bafoués, tout comme les communautés allophones, qui n'aiment pas que leurs enfants aient à passer des tests d'aptitudes, malgré un taux de réussite très élevé. Pour les Québécois francophones, il s'agit d'une loi trop indulgente et que l'on peut facilement contourner.


La Charte de la langue française et ses opposants

Sous le gouvernement du Parti Québécois élu en 1976, le premier ministre René Lévesque (1922-1987) confie au ministre Camille Laurin (1922-1989) le mandat de trouver une solution à l'épineuse question linguistique. Le 26 août 1977, la Charte de la langue française, mieux connue sous le nom de loi 101, est adoptée. Elle rend obligatoire l'affichage en français partout au Québec, la fréquentation de l'école française pour tous, à l'exception des enfants de parents ayant eux-mêmes fréquenté l'école anglaise, et stipule que le français est la langue du travail et de l'administration publique québécoise. Cette loi fait le bonheur des nationalistes québécois, mais elle provoque la colère des anglophones, des allophones et même de certains parents francophones qui perdent le droit d'inscrire leurs enfants à l'école anglaise. Parmi les principaux opposants, figurent d'abord Claude Ryan (1925-2004) et le groupe des 326, composé de personnalités influentes telles que Paul Desmarais (né en 1927) et Claude Castonguay (né en 1922). En 1982, le groupe Alliance-Québec, qui revendique la reconnaissance de l'anglais comme seconde langue officielle de la province, est formé.

Après l'adoption de la loi 101, le débat linguistique se poursuit devant les tribunaux. Graduellement, la Cour suprême du Canada invalide certaines dispositions de la loi qu'elle juge inconstitutionnelles. Les premières sont celles portant sur la langue de l'administration publique - la cour rend de nouveau accessibles en anglais les lois et les tribunaux -, puis celles concernant l'affichage unilingue français et l'accès à l'école anglaise. Pour donner suite à ces décisions de la Cour suprême, le gouvernement libéral adopte, en 1988, la loi 178 qui permet, à la condition de maintenir la préséance du français, l'affichage en d'autres langues dans les commerces. Cette loi provoque de vives réactions dans le milieu francophone. Bref, la loi 101 a apaisé les manifestations de mécontentement au sujet du problème linguistique au Québec, néanmoins, des tensions demeurent encore aujourd'hui.


Références :

Corbeil, Jean-Claude. L'embarras des langues : Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, Montréal, Québec-Amérique, 2007, 548 p.

Dickinson, John A. et Brian Young. Brève histoire socio-économique du Québec, Sillery, Septentrion, 2003, p. 355 à 362.

Dion, Léon. Québec 1945-2000, tome I, À la recherche du Québec, Québec, PUL, 1987.

Larose, Karim. « L'émergence du projet d'unilinguisme : Archéologie de la question linguistique québécoise », Globe, vol. 7, no 2 (2004), p.177 à 194.

Linteau, Paul-André et coll. Histoire du Québec contemporain, tome II, Montréal, Boréal Express, 1986, p. 595 à 607.

Société Radio-Canada, Conflit linguistique au Québec. Le Bill 63 [enregistrement vidéo], 1 DVD, 49 minutes, Tout le monde en parlait, saison 1, Société Radio-Canada, 2007.

Société Radio-Canada, Conflit linguistique au Québec. La crise de Saint-Léonard [enregistrement vidéo], 1 DVD, 49 minutes, Tout le monde en parlait, saison 1, Société Radio-Canada, 2007.

Société Radio-Canada, Conflit linguistique au Québec. Le français, langue officielle [enregistrement vidéo], 1 DVD, 49 minutes, Tout le monde en parlait, saison 1, Société Radio-Canada, 2007.

Venne, Michel. « Les rendez-vous manqués entre la Charte des droits et libertés de la personne, et les droits linguistiques au Québec », Revue du Barreau, hors série (2006), p. 495 à 524.

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