Irlandais-Griffintown

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Introduction

Le quartier Sainte-Anne ou l'évolution d'un quartier irlando-montréalais : 1792-1970
Par Sylvain Rondeau, sous la direction de Paul-André Linteau PhD, UQÀM (version du 29 août 2009)


Formé au 19e siècle, le quartier Sainte-Anne occupe alors tout le sud-ouest du territoire de la ville de Montréal. Il est réputé être le fief des Irlandais.

Des faubourgs au quartier

À l'origine, on y trouve deux faubourgs, apparus au 18e siècle. Celui des Récollets (appelé aussi Saint-Joseph) est situé à la sortie de la porte des fortifications attenante au domaine des Récollets. Il est traversé par le chemin Saint-Joseph (future rue Notre-Dame) qui devient par la suite le Upper Lachine Road. Situé entre la rivière Saint-Martin au nord et la petite rivière au sud, il a déjà pratiquement atteint sa limite d'occupation au début du 19e siècle.

Connaissant un développement plus modeste au 18e siècle, le faubourg Sainte-Anne, situé plus au sud, occupe un espace plus considérable et ne commence à s'urbaniser qu'au début du 19e siècle. Il est parcouru par l'autre chemin menant à Lachine, la rue Wellington. On y retrouve notamment la ferme Saint-Gabriel. La partie sud de ce faubourg est appelée depuis longtemps Pointe Saint-Charles, un nom qui restera associé à ce secteur du sud-ouest de Montréal jusqu'à nos jours.

L'incorporation de la ville de Montréal mène à la création de quartiers municipaux, dont le quartier Sainte-Anne. Celui-ci absorbe tout l'ancien faubourg Sainte-Anne et la partie sud du faubourg Saint-Joseph à partir de 1845. Ce quartier est alors délimité par la rue Saint-Joseph (Notre-Dame) au nord, la rue McGill à l'est, le fleuve Saint-Laurent au sud et la limite de la cité de Montréal établie en 1792 à l'ouest.

L'histoire de ce quartier est intimement liée aux grandes infrastructures qui y sont situées. La construction du canal de Lachine en 1825, puis les travaux d'agrandissement de ce dernier, permettent à de nombreux ouvriers non qualifiés de se trouver du travail. Il en sera de même lors de la construction du pont Victoria, terminée en 1859. À partir de 1847, la puissance hydraulique générée par les écluses du canal permet l'installation des premières grandes usines de Montréal. Tout comme les ateliers ferroviaires du Grand Tronc (futur CN), elles donnent au quartier Sainte-Anne un visage industriel et ouvrier. Au cours des années 1960 et 1970, la fermeture du canal de Lachine, le déplacement du pôle d'activité industrielle vers d'autres parties de Montréal et la banlieue, de même que la construction d'autoroutes mènent au déclin du quartier.

Griffintown? Pointe Saint-Charles?
À l'intérieur du quartier Sainte-Anne se trouvent différents secteurs dont Pointe Saint-Charles au sud-ouest, Griffintown au nord-est et Victoriatown au sud-est. Ce dernier disparaît en 1964 dans le cadre des travaux d'Expo 67.

Au cours des dernières décennies du 20e siècle, une zone du quartier Sainte-Anne en vient à jouer un rôle de plus en plus important dans la mémoire collective de la communauté irlandaise de Montréal. Ancien fief de Nazareth appartenant à la famille McCord, Griffintown doit son nom au promoteur immobilier qui fait son lotissement en 1804 : Mary Griffin. Situé à l'origine entre les rues de la Montagne, William, des Soeurs Grises et de la Commune, son territoire imaginé s'étendra au-delà de ces bornes initiales. Usines et population s'y entremêlent à partir des années 1830.

Quant au secteur de la Pointe Saint-Charles, situé entre le canal de Lachine et le fleuve Saint-Laurent, il donne son nom à l'ensemble de l'ancien quartier Sainte-Anne à la fin du 20e siècle. Ayant perdu peu à peu son visage industriel, ce secteur devient une zone résidentielle connaissant un regain de développement à partir de la fin des années 1990.

Un fief irlandais?
Contrairement à la pensée populaire, le quartier Sainte-Anne (et plus particulièrement le secteur de Griffintown), n'a pas été un quartier peuplé seulement d'Irlandais. Certes, une grande proportion de ses habitants (jusqu'à 50 % en 1871) était constituée de gens d'origine irlandaise, mais il y avait aussi entre 25 et 33 % de Canadiens français, de même que des habitants d'origine anglaise et écossaise. De plus, ceux qui y vivaient ne représentaient que le tiers de tous les Irlandais de Montréal.

Néanmoins, le quartier Sainte-Anne joue un rôle important dans l'histoire de la communauté irlandaise. Durant la grande famine des années 1840, plusieurs milliers d'Irlandais quittent leur mère patrie pour tenter leur chance au Nouveau Monde. La plupart du temps pauvres, illettrés et provenant d'un milieu rural, beaucoup de ces travailleurs non qualifiés s'installent dans le quartier Sainte-Anne où ils trouvent un emploi d'ouvrier ou de manoeuvre à proximité, dans le port ou dans les usines.

Durant la première moitié du 19e siècle, l'arrivée constante d'immigrants alimente la population d'origine irlandaise de Sainte-Anne. Cette concentration géographique explique l'inauguration en 1854 de la seconde église irlandaise de Montréal, celle de Sainte-Anne, érigée en paroisse en 1880. Cela explique aussi pourquoi cette partie de la ville est pendant longtemps représentée par des conseillers municipaux et des députés d'origine irlandaise.

Toutefois, à partir de 1870, plusieurs facteurs contribuent au déclin relatif de cette population. L'immigration en provenance de l'Irlande chute de façon radicale, tandis que la mobilité sociale et géographique de la population irlandaise l'amène à partir vers d'autres secteurs de la ville ou régions au Canada, et même vers les États-Unis.

Dès les années 1920, des immigrants d'origine italienne et d'Europe de l'Est s'établissent dans le quartier. En 1960, la majorité des habitants du secteur Griffintown sont d'origine italienne ou ukrainienne. Au début du 21e siècle, une majorité francophone habite ce qui était autrefois le quartier Sainte-Anne, vivant aux côtés de personnes d'origines diverses, dont certaines sont d'ascendance irlandaise. Celles-ci, porteuses d'un riche héritage, contribuent à entretenir la mémoire du caractère irlandais autrefois si présent dans le quartier.

Un quartier populaire

Au 19e siècle, les conditions de vie dans le quartier Sainte-Anne sont difficiles, notamment à cause des épidémies qui frappent Montréal. Plusieurs inondations affectent aussi ce quartier situé près du fleuve. Eaux usées et déchets se retrouvent donc à l'intérieur des maisons délabrées, causant moisissures, infections et maladies. Au siècle suivant, ces grands fléaux sont maîtrisés, mais le délabrement des maisons devient plus manifeste.

Quartier essentiellement ouvrier, Sainte-Anne est aussi le lieu de plusieurs grèves. S'indignant contre leurs conditions de travail, plusieurs ouvriers débraient afin de forcer leurs employeurs à améliorer ces conditions. En contact avec des compatriotes vivant aux États-Unis, plusieurs ouvriers d'origine irlandaise aident à propager le syndicalisme à Montréal et au Canada.

En 1970, l'église Sainte-Anne, n'ayant presque plus de paroissiens, est démolie. Cet événement sonne le glas de la présence irlandaise dans le quartier. Un parc, situé à l'emplacement de ses ruines, rappelle la présence de cette communauté dans un quartier aujourd'hui laissé à l'abandon.